Archives par étiquette : posthume

La figure cachée

Marie-Claire d’ORBAIX, Œuvre poétique complète 1948-1990, Renaud et Béatrice Denuit, 2020, 522 p., 15 €, ISBN : 978-2-8052-0567-5

d orbaix oeuvre poetique completeNotre littérature après 1945 comporte un volet anticonformiste connu sous l’appellation « Belgique sauvage » et immortalisé par un numéro de la revue Phantomas en 1971. On serait tenté de dénommer « Belgique sage » l’autre volet, quelquefois qualifié de « néoclassique ». C’est à lui qu’appartient sans conteste une poétesse aujourd’hui un peu oubliée, mais dont une réédition méritoire nous redonne, cent ans après sa naissance, les huit recueils devenus introuvables : Marie-Claire Debouck, mieux connue sous le pseudonyme Marie-Claire d’Orbaix. Continuer la lecture

Les éblouissements toujours renaîtront…

Rio DI MARIA, Éblouissements d’exil, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-698-6

di maria eblouissements d exilUne voix poétique s’est éteinte en mars 2020. Celle d’une sorte de grand frère même pour ceux qui ne l’ont pas ou peu connu. Une voix singulière qui a su traverser les modes et les temps depuis la publication en 1973 de son premier recueil chez Henry Fagne, À travers l’aube. Parus une première fois en 2006, la Maison de la poésie d’Amay nous livre ici une version revue et augmentée (notamment de dessins de l’auteur) de ces Éblouissements d’exil à laquelle le poète travaillait quelques semaines avant sa disparition. C’est dire si l’auteur, qui n’aura malheureusement pas pu voir cette nouvelle mouture, accordait une place privilégiée à ce texte. La préface de Murielle Compère-Demarcy est en ce sens éclairante, insistant notamment sur le mouvement perpétuel de la mémoire, balancement constant chez le poète pour qui l’ « arrachement » à la Sicile, sa terre natale, fut à la fois déchirement et renaissance. La Beauté que chante Rio di Maria ne cesse en effet de renaître comme le lilas au printemps. Une éternité des sensations, des émotions, une force vitale qui toujours renaissent avec l’aube au seuil du réveil, quand le corps de la femme aimée se révèle, une nouvelle fois, au petit jour. Continuer la lecture

De l’autre côté du mur…

Foulek RINGELHEIM, Boule de Juif, Genèse, 2021, 134 p., 17,50 €, ISBN : 978-2-382010-01-3

ringelheim boule de juifLe narrateur a treize ans quand débute le récit, du côté de Liège, il en aura seize à la fin du livre. Et l’on subodore être face au premier tome d’une autobiographie. Mais Foulek Ringelheim (1938-2019) est mort avant la sortie de Boule de Juif, nous privant de leviers de compréhension. Vers la fin du volume, après des études primaires fort chaotiques, il souhaite devenir tourneur ajusteur quand un malentendu le propulse dans une section latine. Or il sera un jour avocat, magistrat, écrivain (des essais mais aussi deux romans fort remarqués, Le juge Goth et La seconde vie d’Abram Potz). Une lecture très attentive, toutefois, permet de discriminer une foule d’indices à travers les aventures tragiques et drolatiques du petit Foulek. Ce qui arrache le livre au premier degré (les souvenirs d’un enfant juif caché durant la guerre) pour le situer dans une interrogation sur l’identité, l’émancipation, la rédemption. Continuer la lecture

Jean-Claude Pirotte sur le départ

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Claude PIROTTE, Je me transporte partout. 5000 poèmes inédits (2012-2014), Cherche Midi, 2020, 740 p., 29 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-7491-5543-2

Avant de s’éclipser définitivement au printemps 2014, traçant sa dernière route vers les rivages lointains de l’enfance perdue, Jean-Claude Pirotte nous avait aimablement prévenus :

après ma mort je publierai
des poèmes inattendus
mais pas avant je reste au rez-
de chaussée des rimeurs perdus
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Un tonnerre d’encre…

Un coup de cœur du Carnet

Yvon VANDYCKE, Anamnèse !, préface de Philippe Mathy, postface de Lucienne Strivay. Taillis Pré, coll. « Ha ! », 2020, 191 p., ISBN : 978-2-87450-166-1

« L’art n’est pas une fenêtre en trompe-l’œil ouverte sur les paradis perdus ou à venir. L’art n’a pas de drapeau ni d’église, il n’est ni d’en haut ni d’en bas, ni de gauche ni de droite, et il n’a pas de juste milieu. L’art n’est pas une friandise, mais une méditation sur la vie. Une méditation joyeuse ou pathétique, ludique, lyrique ou drolatique. L’art est difficile, insoumis », écrit ce poète peu connu. La réédition d’Anamnèse et de deux recueils écrits entre 1960 et 1963, aujourd’hui introuvables : Dire pagaille et L’oplomachin, est particulièrement bienvenue. Un cahier de documents picturaux figure aussi dans cette édition. Si Vandycke est ignoré en tant que poète, il n’est pas inconnu comme peintre et dessinateur. Line Hubert lui avait en effet consacré une monographie : Rien qu’un peu de peinture véritable et véridique (Éditions Arts et Voyages, 1977). Continuer la lecture

Yvon Givert. « Je bague des idées sauvages »

Yvon GIVERT, Urgent recoudre, Préface de Daniel Charneux, Taillis Pré, 2020, 142 p., 18 €, ISBN : 978-2-874509-158-6

Yvons Givert Urgent recoudre, éditions Taillis pré (couverture du livre)Dans ce recueil poétique inédit, publié à titre posthume, Yvon Givert (1926-2005) délivre une poésie élisant la concision, la fulgurance de la brièveté, des images, allant au plus nu, dans le refus de tout ornement, de tout lyrisme, de tout épanchement du vécu. Son secret ? Tailler les mots comme des silex, comme des couteaux — un mot qui revient souvent sous sa plume. Dans sa riche préface, Daniel Charneux convoque Marcel Moreau, lequel écrivait sidéralement à son frère « en Borinage » : « Vous êtes un vrai poète. Sans chichis, ni perruque, ni fond de teint. Là, nuitamment là, des mots avec juste ce qu’il faut de lumière, de couteaux, de musique pour entrer en nous comme un plaisir non émollient. Non mondain ». Continuer la lecture

Un nuancier de l’âme

Véronique WAUTIER, Allegretto quieto, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 15 €, ISBN : 978-2-87406-691-7

Si les mots ne libèrent que l’ombre
Où toujours je dépose mes pas
J’aurai marché sur un leurre bavard. 

Douceur et douleur, floraison et fenaison, ténuité et ténacité : ainsi s’articule le jardin de Véronique Wautier. Il faudrait presque imaginer ce jardin comme un coquillage bivalve, se tenant tout entier dans la main et contenant l’espérance. Il faudrait aussi l’imaginer aussi vaste que le silence qui était, pour Véronique Wautier, tantôt un sécateur et toutes les douleurs dedans, tantôt une respiration qui déborde, non, qui borde plutôt. Continuer la lecture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Claire Lejeune, « voix pourpre » et « contrebandière de la pensée »

Claire LEJEUNE, Pour trouver la clé, il fallut perdre la mémoire des serrures, textes inédits choisis par Anne André, Danielle Bajomée et Martine Renouprez, Arbre de Diane, coll. « Les Deux Sœurs », 2018, 96 p., 12 €, ISBN : 978-2-930822-10-5

La prose poétique, les essais de Claire Lejeune (1926-2008) sont placés sous le signe de la fulgurance, d’une poétique radicalement novatrice qui entend décloisonner les savoirs, les expériences afin de traverser les chapes du pouvoir, de la domination et de recontacter les promesses à venir des origines. Dans les années 1960, La gangue et le feu, Le pourpre, La geste, Le dernier testament, Elle signent l’avènement d’une parole qui noue indissolublement naissance à soi hors des rets du patriarcat, expérience mystique d’un verbe politique et poétique, subversion des piliers d’une civilisation qui a muselé les femmes. De se dire, les sans-voix montent à l’existence, gagnent un processus de subjectivation que Claire Lejeune place sous le signe de l’ouverture à l’autre de la raison et aux terres du symbole. « Nous ne faisons pas la poésie. Elle nous fait de nous défaire » écrivait-elle. Continuer la lecture

Le jeu de dominos de François Jacqmin

François JACQMIN, Le Domino gris. Poèmes en prose, Postface de Laurent Robert, Taillis Pré, 2017, 154 p., 18 €, ISBN : 978-2-87450-124-1

jacqmin le domino grisEnfant, nous jouions aux dominos, tout en nous travestissant sous un masque de tissu. Adolescent, nous tentions d’en saisir les combinaisons mathématiques, en rêvant d’un carnaval à Venise. Jeune adulte, nous écoutions en boucle une pièce pour clavecin de François Couperin, Les Folies françoises, qu’il avait dédiée aux dominos. Le domino chez Couperin, compositeur du XVIIIe siècle, ne désignait ni le jeu, ni le masque, mais bien tout un habit de bal masqué, surmonté d’un lourd capuchon. Dans ses variations musicales, Couperin avait associé une caractéristique humaine à chaque couleur de vêtement : le rouge sang pour l’ardeur, le noir pour le désespoir, le bleu pour la fidélité… et le gris pour la persévérance. Continuer la lecture

François Jacqmin : prendre le néant à son propre piège

Un coup de cœur du Carnet

François JACQMIN, Traité de la poussière (juin 1990 – février 1991), Cadran ligné, 2017, 220 p., 17 €, ISBN : 2954369663

Après Le Manuel des agonisants (Tétras-Lyre) puis l’essai L’Écriture et la foudre signé Gérald Purnelle (Midis de la Poésie / L’Arbre à paroles), tous deux parus en 2016, voici que s’étend à nouveau le vaste chantier poétique laissé en friche par le poète François Jacqmin à sa disparition, en 1992. Composé d’inédits extraits du Fonds Jacqmin que conservent les Archives du Musée de la Littérature, ce recueil répond au désir exprimé par le poète, celui de « construire un livre qui n’aurait jamais vu le jour. » Ce sera Le Traité de la Poussière, un titre qu’aurait pu jalouser Cioran…


À lire : Archives François Jacqmin aux A.M.L.


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Léo et la pureté des âmes

Léo BEECKMAN, Poèmes quantiques, Maelström, 2017, 42 p., 12€, ISBN : 978-2-875052-72-8

J’ai sous les yeux les Poèmes quantiques de notre cher Léo. Inutile de préciser le nom de famille. Les habitués du Carnet et tant d’autres auront deviné sans peine qu’il s’agit de Léo Beeckman qui nous a quittés sans crier gare en ce début d’année. Inutile d’ajouter non plus que sa silhouette rassurante comme sa voix et ses conseils toujours judicieux nous manquent profondément. Mais si la voix s’est tue, il reste les mots ! Et quels mots ! De ceux qui ont la force de prolonger, de raviver le dialogue, de faire entendre encore un peu le timbre complice d’une écoute franche et amicale. Des textes qui ne s’adressent pas seulement au cercle intime, mais des mots justes, pleins de cet humour lucide que seuls le jeu ou la pirouette d’une formule peuvent éveiller chez chacun. Car si l’ami Léo est resté, comme souvent, modeste et discret vis-à-vis de sa production, c’est sans doute parce que son exigence de la juste tonalité était à la hauteur de la confiance qu’il mettait dans la parole échangée avec l’autre, son égal. Continuer la lecture

Où l’on part à la rencontre d’un couple irradiant d’amour

Benjamin POTTEL, J’infiniments nous, maelstrÖm, coll. « 4 1 4 », 50 p., 14 €   ISBN 978-2-87505-251-3

pottel-livreVoilà un livre qui émouvra, sans aucun doute, tout qui, un jour, une fois, aura croisé la route de Benjamin Pottel. Aura eu, par exemple, la chance de partager un bout de scène avec lui, l’improvisateur hors pair, le guitariste généreux, maître d’œuvre de la « Troupe Poétique Nomade » des éditions MaelstrÖm. Aura eu, aussi, la chance de discuter le bout de gras avec un homme capable, d’une chiquenaude, de renverser une conversation, de la faire soudainement basculer, alors que rien ne le présageait, dans le questionnement philosophique et métaphysique. Continuer la lecture

François Jacqmin au seuil de sa vérité

François JACQMIN, Manuel des agonisants, postface de Gérald Purnelle, Tétras Lyre, 120 p. 14 €   ISBN : 978-2-930685-25-0

jacqmin-manuel-des-agonisants« Une figure nette et désertique du temps », l’expression, signée Gérald Purnelle, pourrait caractériser tout l’œuvre poétique élaboré par le Liégeois François Jacqmin depuis l’émergence de sa parole  jusqu’à son ultime souffle.

Commencer, pour évoquer un recueil poétique, en parlant de son postfacier apparaîtra sans doute comme une hérésie ; c’est qu’à lire les pages essentielles que Purnelle consacre au Manuel des agonisants, l’on a tôt fait de s’apercevoir quelle symbiose règne entre l’épure des derniers textes auxquels travaillait Jacqmin avant de nous être ravi et le regard qu’y pose son exégète. Purnelle ne se contente pas d’analyser, soit de disséquer froidement une dépouille verbale ; conjuguant la maestria du philologue avec la finesse du glossateur, il en rassemble les membres épars, les raccommode, leur réinjecte du sens et leur réinsuffle vie à titre posthume. Continuer la lecture

Initials B.B.

Un coup de coeur du Carnet

Béatrix BECK, Bribes, Chemin de fer, 2016, 70 p., 10 €

beckVoici une publication qui, par sa minceur et l’apparente évanescence du matériau qui la constitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biographie de Béatrix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à traverser le XXe siècle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Première Guerre mondiale – jusqu’à atteindre l’âge vénérable de 94 ans. Par la pluralité de ses origines et de son identité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Christian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté paternel, lettons et italiens, et du côté maternel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme semblait prédestinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse confirmée en 1936 par un mariage avec Naum Szapiro, juif apatride et militant communiste, que la guerre lui ravira. Continuer la lecture

Brèves d’écritoire

Un coup de coeur du Carnet

Jacques STERNBERG, Divers faits. Contes ultra brefs (presque) inédits, Dessins de Siné, Cactus inébranlable éditions, 70 p.

Si Félix Fénéon inventa le concept des « nouvelles en trois lignes », manière de rubrique des chiens écrasés surcompressée, Jacques Sternberg a quant à lui anticipé le « conte-SMS ». C’est du moins Éric Dejaeger qui nous en convainc, dans sa présentation du recueil Divers faits.

Jacques Sternberg se redécouvre sans fin tant son œuvre est foisonnante, à tel point que dans son cas, il ne serait peut-être pas hasardeux d’oser le néologisme d’« hyperographe ». Sa production effrénée peut bien sûr s’expliquer par des raisons sociologiques (une ambition de conquérir le champ littéraire parisien) et est d’autant plus admirable qu’elle prend place dans un quotidien âpre, Sternberg s’étant épuisé en boulots abrutissants pour assurer la subsistance de sa famille. Continuer la lecture