Archives par étiquette : posthume

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Claire Lejeune, « voix pourpre » et « contrebandière de la pensée »

Claire LEJEUNE, Pour trouver la clé, il fallut perdre la mémoire des serrures, textes inédits choisis par Anne André, Danielle Bajomée et Martine Renouprez, Arbre de Diane, coll. « Les Deux Sœurs », 2018, 96 p., 12 €, ISBN : 978-2-930822-10-5

La prose poétique, les essais de Claire Lejeune (1926-2008) sont placés sous le signe de la fulgurance, d’une poétique radicalement novatrice qui entend décloisonner les savoirs, les expériences afin de traverser les chapes du pouvoir, de la domination et de recontacter les promesses à venir des origines. Dans les années 1960, La gangue et le feu, Le pourpre, La geste, Le dernier testament, Elle signent l’avènement d’une parole qui noue indissolublement naissance à soi hors des rets du patriarcat, expérience mystique d’un verbe politique et poétique, subversion des piliers d’une civilisation qui a muselé les femmes. De se dire, les sans-voix montent à l’existence, gagnent un processus de subjectivation que Claire Lejeune place sous le signe de l’ouverture à l’autre de la raison et aux terres du symbole. « Nous ne faisons pas la poésie. Elle nous fait de nous défaire » écrivait-elle. Continuer la lecture

Le jeu de dominos de François Jacqmin

François JACQMIN, Le Domino gris. Poèmes en prose, Postface de Laurent Robert, Taillis Pré, 2017, 154 p., 18 €, ISBN : 978-2-87450-124-1

jacqmin le domino grisEnfant, nous jouions aux dominos, tout en nous travestissant sous un masque de tissu. Adolescent, nous tentions d’en saisir les combinaisons mathématiques, en rêvant d’un carnaval à Venise. Jeune adulte, nous écoutions en boucle une pièce pour clavecin de François Couperin, Les Folies françoises, qu’il avait dédiée aux dominos. Le domino chez Couperin, compositeur du XVIIIe siècle, ne désignait ni le jeu, ni le masque, mais bien tout un habit de bal masqué, surmonté d’un lourd capuchon. Dans ses variations musicales, Couperin avait associé une caractéristique humaine à chaque couleur de vêtement : le rouge sang pour l’ardeur, le noir pour le désespoir, le bleu pour la fidélité… et le gris pour la persévérance. Continuer la lecture

François Jacqmin : prendre le néant à son propre piège

Un coup de cœur du Carnet

François JACQMIN, Traité de la poussière (juin 1990 – février 1991), Cadran ligné, 2017, 220 p., 17 €, ISBN : 2954369663

Après Le Manuel des agonisants (Tétras-Lyre) puis l’essai L’Écriture et la foudre signé Gérald Purnelle (Midis de la Poésie / L’Arbre à paroles), tous deux parus en 2016, voici que s’étend à nouveau le vaste chantier poétique laissé en friche par le poète François Jacqmin à sa disparition, en 1992. Composé d’inédits extraits du Fonds Jacqmin que conservent les Archives du Musée de la Littérature, ce recueil répond au désir exprimé par le poète, celui de « construire un livre qui n’aurait jamais vu le jour. » Ce sera Le Traité de la Poussière, un titre qu’aurait pu jalouser Cioran…


À lire : Archives François Jacqmin aux A.M.L.


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Léo et la pureté des âmes

Léo BEECKMAN, Poèmes quantiques, Maelström, 2017, 42 p., 12€, ISBN : 978-2-875052-72-8

J’ai sous les yeux les Poèmes quantiques de notre cher Léo. Inutile de préciser le nom de famille. Les habitués du Carnet et tant d’autres auront deviné sans peine qu’il s’agit de Léo Beeckman qui nous a quittés sans crier gare en ce début d’année. Inutile d’ajouter non plus que sa silhouette rassurante comme sa voix et ses conseils toujours judicieux nous manquent profondément. Mais si la voix s’est tue, il reste les mots ! Et quels mots ! De ceux qui ont la force de prolonger, de raviver le dialogue, de faire entendre encore un peu le timbre complice d’une écoute franche et amicale. Des textes qui ne s’adressent pas seulement au cercle intime, mais des mots justes, pleins de cet humour lucide que seuls le jeu ou la pirouette d’une formule peuvent éveiller chez chacun. Car si l’ami Léo est resté, comme souvent, modeste et discret vis-à-vis de sa production, c’est sans doute parce que son exigence de la juste tonalité était à la hauteur de la confiance qu’il mettait dans la parole échangée avec l’autre, son égal. Continuer la lecture

Où l’on part à la rencontre d’un couple irradiant d’amour

Benjamin POTTEL, J’infiniments nous, maelstrÖm, coll. « 4 1 4 », 50 p., 14 €   ISBN 978-2-87505-251-3

pottel-livreVoilà un livre qui émouvra, sans aucun doute, tout qui, un jour, une fois, aura croisé la route de Benjamin Pottel. Aura eu, par exemple, la chance de partager un bout de scène avec lui, l’improvisateur hors pair, le guitariste généreux, maître d’œuvre de la « Troupe Poétique Nomade » des éditions MaelstrÖm. Aura eu, aussi, la chance de discuter le bout de gras avec un homme capable, d’une chiquenaude, de renverser une conversation, de la faire soudainement basculer, alors que rien ne le présageait, dans le questionnement philosophique et métaphysique. Continuer la lecture

François Jacqmin au seuil de sa vérité

François JACQMIN, Manuel des agonisants, postface de Gérald Purnelle, Tétras Lyre, 120 p. 14 €   ISBN : 978-2-930685-25-0

jacqmin-manuel-des-agonisants« Une figure nette et désertique du temps », l’expression, signée Gérald Purnelle, pourrait caractériser tout l’œuvre poétique élaboré par le Liégeois François Jacqmin depuis l’émergence de sa parole  jusqu’à son ultime souffle.

Commencer, pour évoquer un recueil poétique, en parlant de son postfacier apparaîtra sans doute comme une hérésie ; c’est qu’à lire les pages essentielles que Purnelle consacre au Manuel des agonisants, l’on a tôt fait de s’apercevoir quelle symbiose règne entre l’épure des derniers textes auxquels travaillait Jacqmin avant de nous être ravi et le regard qu’y pose son exégète. Purnelle ne se contente pas d’analyser, soit de disséquer froidement une dépouille verbale ; conjuguant la maestria du philologue avec la finesse du glossateur, il en rassemble les membres épars, les raccommode, leur réinjecte du sens et leur réinsuffle vie à titre posthume. Continuer la lecture