Un coup de cœur du Carnet
Mardi FORESTIER, Harde, Trouble, 2024, 256 p., 19 €, ISBN : 9782494567955
Aussi éclatant que le laisse présager sa couverture signée par l’artiste Pauline Mauruschat, Harde est une aventure amoureuse dans la langue et les sens, un envol à toute berzingue au pays des possibles. Paru aux éditions Trouble, il s’agit du deuxième roman de Mardi Forestier, poétesse des sciences-fictions queer aux issues heureuses.
Je me cherche. Oui c’est ça, je cherche à faire le tour de moi-même, toutes les options et toutes les limites. Tout ce que je peux déployer, construire, expérimenter. Tout ce que je peux apprendre. Je cherche ce qui va surgir hors de moi si je lui laisse la place.
Le roman déploie ses trois personnages principaux à partir du canevas proposé par la Commedia dell’arte : ainsi l’énigmatique Arlequin est-iel fauconniær magnétique au petit village de Carioc ; le Pierrot lunaire, doux noble alangui entre ses deux lévrières ; et Colombine devient oiselle impétueuse en quête d’un affranchissement radical. Ce point de départ agit en contrainte positive (à la manière des récits post-surréalistes) et provoque un emballement narratif, suscite un verbe caracolant aussi férocement que l’usage de la grammaire non-binaire d’Alpheratz (éditions Vent solars, 2018). L’écriture de Mardi Forestier est foisonnante sans être emberlificotée, à mi-chemin du manuel géo-anthropo-zoologique et du conte médiéval. Un nouvel ancien français remaniant la grammaire en faisant la part belle aux singularités non-binaires comme aux archaïsmes un tantinet pompeux, ainsi qu’à un vocabulaire puisant dans une quantité impressionnante de registres et de champs lexicaux. Une langue rutilante, ciselée, polie comme une pierre précieuse.
Seules les amours restantes comptaient dans leur quotidien et les journées ne s’embellissaient qu’à travers la perspective de profiter au jour le jour de leurs présences mutuelles. C’est pourquoi Arlequin, Pierrot, Pollux et Caroli passaient tout leur temps ensemble, fusion humaine-animale jouissive faite de poils et de sueur, de bave et de plume partagés.
Harde est une fiction accueillante comme une maison, une grande fresque sensuelle éclatante de couleurs, d’odeurs, de saveurs et de textures, sans oublier les sons : en creux dans les chants d’oiseaux, en plein dans les chansons de Beth Gordon qui clôturent chacun des trois actes. Un roman chargé, baroque, à la structure et au rythme fluides, aussi entraînant que la valse toujours un peu ivre des petits matins. Il y a quelque chose de L’écume des jours dans cette histoire d’amour chatoyante, ces vies imbriquées dans un univers légèrement décalé du nôtre – reconnaissable, mais pas exactement familier.
[…] la vie de ces bêtes était si liée à celle des humains qu’elles en étaient devenues tout à fait dépendantes
Ce qu’observe Colombine des petits bombyx velus et des moutons s’avère, dans une certaine mesure, valable pour leur joyeux trouple : leurs destins s’entremêlent à l’aune de leurs corps, jusqu’à former une harde, une troupe de bêtes sauvages vivant ensemble, jamais totalement apprivoisées mais respirant à l’unisson. Arlequin, Pierrot et Colombine testent les limites de la fusion ; leur relation élastique, plastique comme les phonèmes, se prêtant à l’envie de liberté comme à la tendresse que toustes performent à leur façon – certaine plus acérée que d’autres. D’archétypes en personnages, le trio fantasque emporte les lectrices et les lecteurs là où la langue éclate en petits papillons de toutes les couleurs, comme une piñata gonflée à bloc explosant sous la frappe adroite de l’autrice.
Louise Van Brabant