Malika EL MAÏZI, Marie, Bleu d’encre, 2024, 50 p., 14,95 €, ISBN : 9–782930-7257–27
Malika El Maïzi apprécie les formes brèves ou mixtes : formes décloisonnées ou métissage entre écriture, oralité, musique et arts plastiques. Ses problématiques existentielles et féministes parlent du rapport au corps, à la sexualité, à l’identité culturelle et au déterminisme psycho-social. Voici deux exemples concrets de ses créations, dont le livre imprimé n’est qu’un des supports :
Elles sont prolongement de l’écrit mais aussi complément organique d’un processus d’écriture poétique plus large. Il y a là une forme de retour aux fondamentaux de la poésie où le vers vocalisé et la musique allaient généralement de pair. La poésie sonore et les mouvements actuels de mixage des formes que permet une utilisation de nouveaux moyens techniques ou de diffusion par supports numériques, sans pour autant rendre l’imprimé obsolète, s’adressent à de nouveaux publics ou offrent une approche différente du phénomène poétique. On est confronté à un aller-retour entre la lecture silencieuse et la pluralité des sensations. Les créations sonores de Malika El Maïzi sont un cas emblématique de la transformation actuelle des pratiques, des enjeux et du statut de la métaphore poétique dans divers médias et interactions par le biais du recours au numérique.
Le texte imprimé de Marie est structuré par une répétition hallucinatoire du prénom féminin qui se diffracte au fur et à mesure de la narration en double gémellaire et en multiplications d’identités féminines, comme en un jeu de reflets qui renvoient à une forme de vertige où la défloration, la maternité, l’acte sexuel, mais aussi le rapport à la part féminine et masculine de la psyché de même qu’à la mise en miroir de celles-ci avec l’autre sont évoqués sous le rapport d’une fusion ou d’une séparation :
Comment dire toutes les femmes que tu as
laissées en moi, Marie
Avant de t’ôter,
Avant de tenter d’extraire
Ce qui en moi
Demeure
Marie
Le recueil est constitué de trois « saisons » : Les amours, qui comporte neuf épisodes ; D’autres que toi, qui en comporte six ; Les yeux dans l’eau, la partie finale du diptyque n’en comportant qu’un seul. La métaphore de ce dernier titre rappelle une expression québécoise qui signifie « être au bord des larmes, être sur le point de pleurer » :
[…]
Comme on peut voir à deux, les yeux dans l’eau
Le trouble, Marie.
Le double
Les yeux dans l’eau
À deux temps d’avance
Ça pique.
Marie.
Entre la narratrice et Marie se devine un drame : « Maman a été tuée » mais aussi un jeu de lettres et de correspondance, y compris dans la différence de syllabes entre le nom de la narratrice et Marie. En contrepoint à l’assertion « Maman a été tuée », l’évocation du Masculin (le Père, l’amant) et des autres figures féminines évoquées :
Nous savions
Qu’il faudrait
Tuer Notre Père.
Maman d’une part, l’enfance et la chair heureuse ; Notre Père, avec des majuscules comme pour désigner l’ordre patriarcal. Et entre les deux, la mention d’un viol. D’une violence qui passe à la fois par la chair et par l’âme. L’écriture de Malika El Maïzi est un outil de réhabilitation de la force féminine, de sa résilience, de son impact.
La figure d’Ophélie ainsi qu’un certain nombre de mentions de l’élément aquatique sont ainsi des indices au fil du texte :
[…]
Pris du désir de l’eau
Nous plongions dans la jungle claire
Pour boire goulument
[…]
Sur l’herbe mouillée
Nous avions fait l’amour
Et avions joui de notre
Ophélie.
[…]
Dans la pièce de Shakespeare, Ophélie partage avec le prince Hamlet une idylle amoureuse passionnée. Mais leur mariage est interdit puisqu’ils n’appartiennent pas à la même classe sociale. Ophélie traumatisée par le fait que son propre amant soit devenu le meurtrier de son père se rend responsable de sa perte. Inconsolable, elle se noie dans un ruisseau. Le mythe et ses représentations en font un être pur et sensible : le clair de lune, les fleurs, sa chevelure et sa robe étalées autour d’elle, flottante sur l’onde, paisible, plus endormie que morte la désignent comme victime sacrificielle. Une partie de ces éléments sont rappelés dans le texte de Marie auxquels répondent des propos plus crus. Et peut-être touchons-nous alors au nœud central de cette œuvre : les modes de représentation successifs enferment Ophélie dans un idéal de la féminité, participant à diffuser des clichés autour de la femme fragile par essence et enfermant le personnage dans un rôle de femme-enfant dû à sa folie et sa passivité qui amoindrissent l’impact de sa mort. La force et ici la violence du texte de Malika El Maïzi font pièce à cette image idéale de la féminité « enfantine » et presque irresponsable : elle casse les codes et les clichés.
Éric Brogniet