Maurice MAETERLINCK, Introduction à une psychologie des songes et autres écrits (1886–1896), Textes réunis et commentés par Stefan Gross, AML Éditions, coll. « Archives du futur », 2024, 216 p., 28 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782871681014
La réédition de l’Introduction à une psychologie des songes, qui était épuisé, ne permet pas seulement de redécouvrir un Maeterlinck immergé dans l’inconscient et la part la plus occulte du psychisme humain ; elle permet également de réaffirmer le trésor d’archives que recèlent les AML (Archives & Musée de la Littérature) tout comme le dynamisme qui anime cette institution patrimoniale incontournable de nos Lettres.
Ce volume étonnera par la disparité – qui n’est pas synonyme de dispersion – des genres textuels qui y sont réunis : contes et récits, lettres, articles inédits intégraux ou fragmentaires, entretiens, réponses à des enquêtes, etc. Une telle variété nous permet d’apprécier tout le nuancier de la palette stylistique du seul Nobel belge de littérature. Car Maeterlinck ne fut pas que le dramaturge dont le théâtre symboliste se caractérise par la profondeur de ses silences et la rareté de son Verbe ; ni seulement le naturaliste observateur des insectes sociaux qui parvint à extrapoler le destin collectif des abeilles, fourmis et autres termites à certains de nos systèmes politiques. Les lecteurs assidus de son œuvre connaissent enfin l’essayiste cosmique, passant du microcosme entomologique au macrocosme universaliste avec une aisance déconcertante ; c’est encore un autre Maeterlinck qui affleure ici.
Nous passons en effet de l’autre côté du miroir, dans un non-lieu d’autant plus difficile à circonscrire que son entrée est nichée dans quelque circonvolution de notre cerveau. L’ayant franchie, nous débouchons directement sur la béance du Mystère pour nous retrouver dans une dimension où les repères portent les noms de « hasard », « énigme », « rêverie ». Nous progressons, un pied dans le vrai, un pied dans le faux, et le chemin nous amène à rebours, vers cet instant de pureté originelle de nos sens : « Tout l’art est la faculté de redevenir enfant et de voir encore quelque chose pour la première fois. » Tout jugement aboli, nous retrouvons alors notre âme – terme que Maeterlinck emploie bien sûr sans connotation religieuse ou morale, mais entièrement spirituelle.
Entrer en intimité avec cet auteur n’était pas chose aisée de son vivant, à en croire les témoignages de quelques-uns qui recueillirent vaille que vaille ses propos, car, comme le relatait Georges Docquoy, « [de fait, Maeterlinck] parle peu. J’oserais dire même qu’il ne parle pas. C’est le seigneur olympiennement serein d’un palais lointain de rêve que hante la seule mélancolie des âmes fatales, troupeau mené par une terrible dame aux pas chaussés de velours – qui est la Mort. » La meilleure clé d’accès à ce que Michaux aurait qualifié son « lointain intérieur », ce sont peut-être les pages de cet ensemble, qui sont toutes paradoxales, comme on le dit de cette phase du sommeil la plus féconde pour l’imaginaire. Échos maldororiens ? Préfiguration du Surréalisme ? Sans doute. Et simplement, l’évidence de ce constat que dormir nous éveille.
« Ne pourrait-il y avoir une science qui serait au Temps ce que la géométrie est à l’Espace ? » se demandait Maeterlinck dans La Jeune Belgique de janvier 1891, dans une question oratoire où il définissait, humblement, très pertinemment, ce que se doit d’être la Littérature.
Frédéric Saenen