Ne jamais abdiquer

Nico­las KOZAKIS, Raoul VANEIGEM, Vivre, Yel­low Now et EMET, 2024, 224 p., 28 €, ISBN : 9782873405038

kozakis vaneigem vivrePlacé sous l’horizon d’une réin­ven­tion des pos­si­bil­ités d’exister, le livre Vivre se présente comme un dis­posi­tif com­posé des textes de Raoul Vaneigem et des images, des pho­togrammes de Nico­las Koza­kis. Somptueuse­ment présen­tée, cette machine poé­tique de résis­tance est extraite des films qu’ils ont réal­isés entre 2012 et 2022. En français, en anglais et en grec (l’ouvrage est co-édité par Yel­low Now et l’EMET, le Musée nation­al d’Art con­tem­po­rain d’Athènes), les textes dia­loguent avec des images en noir et blanc, paysages grecs, scènes de la vie quo­ti­di­enne, éten­dues mar­itimes, vis­ages mul­ti­ples du vivant… Dans un monde dom­iné par la logique pré­da­trice du Cap­i­tal, par l’asservissement des formes de vie humaines et non humaines, régi par une société du spec­ta­cle entrée dans son dernier acte, les films écrits et réal­isés par Raoul Vaneigem et Nico­las Kazankis s’élèvent comme un chant de par­ti­sans pari­ant pour l’avènement d’une nou­velle ère, pour une tec­tonique des con­sciences et des corps éman­cipés de l’emprise exer­cée par un panop­tique général­isé.

Loin de s’éteindre, la flamme de l’Internationale sit­u­a­tion­niste, un mou­ve­ment dont Raoul Vaneigem fut l’un des acteurs majeurs, se trans­met de généra­tion en généra­tion, évolue, se méta­mor­phose au niveau non des objec­tifs, mais des manières de lut­ter, de l’invention de formes d’autogestion, d’insurrection dotées de la puis­sance de faire vac­iller le règne mor­tifère de la mon­di­al­i­sa­tion. Vivre se situe à un moment-charnière, vécu comme un point de bas­cule, une ligne de fuite dont nulle Cas­san­dre ne peut prédire le tracé qu’elle emprun­tera, sur­saut vers les puis­sances de la vie ou accéléra­tion sans reste de la destruc­tion.

Nous sommes à chaque instant
Aux con­fins d’un monde proche et loin­tain
Peu­plé de soli­tudes
Con­stru­ire, se con­stru­ire, tout com­mence et recom­mence
Pas à pas,
Geste après geste
En cette exis­tence qui est la nôtre
En cette exis­tence que nous voudri­ons faire nôtre

Un moment d’éternité dans le pas­sage du temps, Notre exis­tence est un labyrinthe, Qu’en est-il de notre vie ?, Un grain de poésie dans un désert de sable, Femme, Let­tre à mes enfants et aux enfants du monde à venir, Terre libre, Déc­la­ra­tion uni­verselle des droits de l’être humain, Le souf­fle de la vie et Vivre… Les titres des films témoignent de leur charge poéti­co-poli­tique, de leur propo­si­tion d’armes esthé­tiques qui ripos­tent, à leur mesure, aux impass­es écologiques, poli­tiques, économiques, démo­graphiques, méta­physiques du monde actuel. Le plaidoy­er pour un autre monde qui réson­nait en let­tres de feu dans le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions (1967) clame plus que jamais l’urgence d’une con­tre-offen­sive à l’empire néolibéral, d’un lever de luci­oles, d’une instau­ra­tion de nou­velles façons de cohab­iter avec les non-humains. Sur les ruines d’un monde en fail­lite, l’appel à la prop­a­ga­tion de l’insurrection implique une révo­lu­tion des sys­tèmes de penser, d’exister, une désar­tic­u­la­tion du mécan­isme de la servi­tude volon­taire et une rup­ture rad­i­cale avec le devenir marchan­dise de l’humain, du vivant. Le feu inex­tin­guible des­sine une phrase dans les volutes de fumées qu’il déploie : « ne jamais abdi­quer ». Il s’agit de faire sienne en la trans­for­mant la for­mule du révo­lu­tion­naire Emil­iano Zap­a­to, reprise par la Pasion­ar­ia : « plutôt mourir debout que vivre à genoux » devient « mieux nous vaut vivre debout que sur­vivre à genoux ». Il s’agit de savoir que l’échec de la dom­i­na­tion est le ver de vie qui ronge son fruit de mort, qu’il est a pri­ori et que nul sur­saut total­i­taire, nul tour de vis lib­er­ti­cide ne peut en venir à bout. S’aliénant avec son pro­pre con­cours, la lib­erté pos­sède en elle les ressources pour se recon­quérir et ren­vers­er le prati­co-inerte qui la prend à revers, dis­ait Sartre.   

Une civil­i­sa­tion s’effondre, une autre voit le jour
Au mal­heur d’hériter d’une planète en ruines
Se mêle un bon­heur incom­pa­ra­ble :
Celui d’assister à la lente émer­gence d’une société
Telle que l’histoire n’en a jamais con­nu 

La pen­sée des deux artistes se tient loin de tout irénisme, de toute can­deur béate. Dans Let­tre à mes enfants et aux enfants du monde à venir (2017), Raoul Vaneigem décrit en ces ter­mes l’esquisse incer­taine d’un régime inédit d’habiter la terre : « une nou­velle société […] où les meilleures inten­tions côtoient les pires ». Les devenirs qu’emprunteront les sur­sauts d’un vivre qui se recon­necte au corps, à la joie, à la nature sont par essence imprévis­i­bles, jamais à l’abri de reflux dans les rets de l’assujettissement.

Véronique Bergen

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