Un coup de cœur du Carnet
Eugène SAVITZKAYA et Babis KANDILAPTIS, Paysages. L’arythmie du temps, Yellow Now, coll. « Côté Arts », 2024, 128 p., 25 €, ISBN : 978–2‑873405076
Il y a une vingtaine d’années déjà, l’auteur d’On n’y voit rien, l’écrivain et historien de l’art Daniel Arasse (1944–2003) notait avec un fatalisme désabusé que la plupart des petites chapelles italiennes qu’il affectionnait avaient été restaurées. Autrefois, disait-il, on pouvait y passer des heures à regarder les motifs, les personnages, les détails, les couleurs passées, et les inscrire dans un temps lentement écoulé. Depuis les restaurations, l’entrée était monnayée et réglementée, le temps de visite réduit à un quart d’heure. Le visiteur voyait peut-être mieux les détails, mais il n’en avait plus le temps : on voyait mieux, mais on ne voyait rien. Continuer la lecture

En photo de couverture, une Pontiac Parisienne quatre portes défraîchie, modèle fin des années 50, exhibe sa carrosserie de paquebot, salement amochée aux ailes avant-arrière. Un immeuble tout aussi décati, les fenêtres murées de béton, se maintient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du lettrage donne son nom : « de l’Avenir ». Visiblement, ça ne lui a pas trop réussi. Mais il n’y a pas que ce bâtiment ni la lourde Américaine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quartier de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, se trouve entre deux eaux : une longue rénovation urbaine a commencé par la démolition d’ilots abandonnés ou insalubres, mais une grande partie du quartier est toujours constituée d’habitations aux loyers guère coûteux, de cabanons branlants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jardinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provincial, chaleureux et doux », écrit Ivan Alechine qui y a passé son enfance. « Les petits commerces, l’artisanat populaire nous nourrissaient, une certaine idée de l’entraide entre gens d’une même rue subsistait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siècle, le nez au vent du XXe. »
Qui n’a jamais frémi au retour d’amis partis en famille, non pas de plaisir devant leur bouille (in)changée, mais bien d’appréhension à la perspective de la soirée photos-souvenirs-il-faut-qu’on-te-raconte qui peut s’ensuivre ? Un ennui attendri au mieux (un désintérêt patent au pire) point vite lors de ces déballages pelliculaires. Simon Vansteenwinckel, lui aussi, a voyagé ; lui aussi, avec sa tribu ; et, lui aussi, est revenu avec des clichés… Mais ici, on frissonne d’admiration et d’émotion face à ses prises argentiques réunies dans l’ouvrage Nosotros.
Non dits, qu’est-ce que c’est ? Un ouvrage de photographies. Mais pas que. Une boîte à imaginaire aussi. Une mécanique jouissive faite pour que, mine de rien, on se raconte des films, nous, les regardants, les regardantes. Une machinerie nous invitant à faire tourner à plein régime nos facultés de scénaristes ou de rêveurs, en tout cas.
Ainsi sont les grandes œuvres : intimidantes. Gens de Dublin, Ulysse, et Finnegans Wake ont associé de manière définitive le nom de James Joyce à un univers littéraire magistralement en avance sur son temps – et donc toujours lisible aujourd’hui.