Un nouveau langage pour un monde nouveau

Un coup de cœur du Car­net

Thier­ry-Pierre CLÉMENT, Poésie fenêtre ouverte : essai, Pré­face de Myr­i­am Watthee-Del­motte, Sam­sa, 2024, 178 p., 22 €, ISBN : 9 782875 935755

clement poesie fenetre ouverteLe 9 octo­bre 1992, Thier­ry-Pierre Clé­ment et moi-même rece­vions à Namur le poète Ken­neth White pour un entre­tien sur la géopoé­tique, pub­lié avec divers textes sur le sujet dans le numéro 12 de mai 1993 de la revue Sources. White y déclarait :

[…] je pense qu’on ne peut plus par­ler en ter­mes de nations. […] on ne peut plus par­ler davan­tage en ter­mes d’identité. Je n’aime pas l’idéologie iden­ti­taire. Je peux la com­pren­dre, parce que l’identité quelque­fois, dans une sit­u­a­tion d’opposition, peut être utile. Mais on ne crée pas à par­tir d’une iden­tité, on crée à par­tir d’un jeu d’énergies. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de met­tre en place, d’encourager un nou­veau jeu d’énergies.

Où en sommes-nous trois décen­nies après cette ren­con­tre et 532 ans après la décou­verte de l’Amérique par Christophe Colomb, prélude au géno­cide des Amérin­di­ens et à la destruc­tion d’une cul­ture où l’Homme était intime­ment relié à l’Esprit et à la Terre-Mère ? Dans le numéro préc­ité, Pas­cal Naud écrivait à pro­pos de l’œuvre de White :

En tant qu’occidentaux, prédis­posés par notre tra­di­tion human­iste et ratio­nal­iste à asseoir nos cer­ti­tudes sur des principes abstraits et désub­stan­tiés […] et à ne priv­ilégi­er que des valeurs d’extraversion — d’action, de pro­jec­tion, de dom­i­na­tion du Même — que percevons-nous vrai­ment et que savons-nous de la mul­ti­plic­ité infinie du réel ? Dom­inés par l’économique et le tech­nique et réduits de ce fait à ne dévelop­per que trop l’usage de nos fac­ultés de représen­ta­tion pra­tique du réel posi­tif, fac­ultés qui nous facili­tent sans doute la vie domes­tique, mais qui nous séden­tarisent, nous uni­di­men­sion­nalisent et finale­ment nous sépar­ent de nous-mêmes, des autres et du monde cos­mique, quelle intel­li­gence sen­si­ble, quelle pra­tique de vie pou­vons-nous réelle­ment et essen­tielle­ment entretenir ?

C’est la ques­tion cen­trale que se pose Thier­ry-Pierre Clé­ment, non seule­ment dans l’essai Poésie fenêtre ouverte mais à tra­vers son œuvre tout entière : résumée dans le dernier chapitre Hors les murs, par-delà les mots, sa con­cep­tion de l’écriture et de la poésie y est définie en des ter­mes qui en sig­na­lent le rap­port au sacré et à l’ontologie, puisque « l’élan qui nous met en chemin poé­tique, c’est cet appel vers autre chose. Toute­fois nous ignorons en quoi con­siste cette ‘autre chose’ […] nous ne pou­vons nous empêch­er de marcher vers cela que nous ne con­naîtrons jamais. Nous sommes donc per­pétuelle­ment en état de présence, d’émerveillement mais aus­si d’ignorance ». Il dit :

Mon but n’est pas de faire de la lit­téra­ture. Celle-ci, à mes yeux, n’est pas une fin en soi. D’ailleurs, je préfère par­ler d’écriture plutôt que de lit­téra­ture. La ‘lit­téra­ture’ ne m’intéresse pas : seul me pas­sionne ce qui va au-delà des mots. Les mots comme le monde, dis­ent plus que ce qu’ils sont. […]  l’écriture n’est rien d’autre qu’un instru­ment de témoignage et de célébra­tion. Célébra­tion de l’incommensurable beauté de la vie […] et ten­ta­tive d’en témoign­er, c’est-à-dire de partager l’expérience vécue.

Ain­si, de la géopoé­tique à la sig­na­ture d’un Man­i­feste pour un monde nou­veau, comme à tra­vers sa lec­ture de l’œuvre de cinq écrivains et poètes qui le mar­quèrent durable­ment (Ken­neth White, Jean Dumorti­er, Blaise Cen­drars, Jean-Pierre Lemaire et Jean-Marc Sour­dil­lon) et aux références émail­lant sa réflex­ion sur la poésie comme fenêtre ouverte (H.D. Thore­au, Char, Giono, Guille­vic, Bobin, Jac­cot­tet, Paz, Bauchau, Novalis, St Exupéry…), Thier­ry-Pierre Clé­ment esquisse une cohérence dans son pro­pre chemin créatif mais pro­pose aus­si à tra­vers les dif­férents chapitres de cet essai un regard spir­ituel sur le monde. Comme l’écrit sa pré­facière, la poésie peut ain­si offrir, en nos temps de détresse, « un démen­ti calme, clair et ferme à ce qui ver­rouille le lan­gage humain dans l’étroitesse du matéri­al­isme, le men­songe du mer­can­til­isme ou l’impasse du nihilisme ».

Dans la con­cep­tion de la poésie comme chemin d’éveil à la con­science, Thier­ry-Pierre Clé­ment fait sienne l’assertion selon laque­lle s’y dégage une éthique et acqui­esce à la philoso­phie hér­a­clitéenne de l’existence :

La poésie, c’est une façon de dire la trans­for­ma­tion. On n’est pas le même avant et après le poème. Un poème ne vaut rien si l’on n’est pas trans­for­mé après l’avoir écrit et, autant que faire se peut, après l’avoir lu.

Chem­ine­ment pour la vie et pour l’écriture, plaidoy­er pour une respon­s­abil­i­sa­tion citoyenne et intel­lectuelle, esquisse d’une pen­sée sen­si­ble où l’Homme ne bâti­rait plus des murs mais ouvri­rait des portes et des fenêtres, « nos explo­rations de mon­des sans cesse nou­veaux n’auront jamais de fin. »

Éric Brog­ni­et