Un coup de cœur du Carnet
Nathalie ATLAN, Canberra, Atelier de l’agneau, 2024, 80 p., 18 €, ISBN : 9782374280851
Un titre peut briller comme un talisman, un mot sacré, un oracle. Canberra, recueil en prose poétique de Nathalie Atlan, claque, cingle la joue, rameute le fantôme de la capitale de l’Australie. Chevauchée rythmée par vingt-huit chapitres, le récit taillé dans une singularité absolue se place sous la liberté d’une langue qui ne s’interdit aucune danse, aucune invention, qui entend faire voir autant que dissimuler, raconter autant que cacher, obvier, slalomer dans le non-dit, le non-écrit. Canberra déroule une déambulation géographique, mentale, ésotérique, celle d’un groupe hétérogène composé de l’héroïne Alix Sarah Austin, de ses amis, de chevaux, de lapins, d’animaux qui courent entre les lignes. Le trajet du texte suit les trajets du navire, de l’avion, du zeppelin qui emmènent la troupe de Londres à Canberra. L’épopée se vit comme une exaltation de l’espace, du brouillage des frontières entre les humains, les animaux et les plantes, entre le réel et le magique, entre le tangible et le mythique.
Nathalie Atlan désarçonne la langue, la reconnecte aux énergies de l’élémental, des déserts, des marais, des naseaux fumants des chevaux, des terres indigènes. Mots, phrases s’adonnent à de nouvelles boutures, galopent dans des pâturages qui invaginent le ciel et les landes, l’océan et le vent.
Mon or, mon oraclée. Petit secret dédit. On a fait boire les chevaux en aber et mis en encolure sur les berges. Canaux ascendants. Cabrage. Carreaux bleuis vert ; et ton azuré diamant unique en velours de châtaigne retenu. Caracalla en phalanges. Je te tiens et t’asperge.
Déconversion.
Les jeux phoniques sur le « ca » (qui ouvre « Canberra ») génèrent des glissements mentaux, paysagers, sémantiques, nous font voyager du cabrage des chevaux à Caracalla qui caracole dans une prose donnant voix aux bruissements de la nature, des mondes souterrains, des dragons. Au cœur du récit poétique surgissent des faits historiques — l’inauguration du Parlement de Canberra en 1927, la déviation des affluents de la Molonglo River, l’érection d’une ville par des architectes américains, l’urbanisation effrénée de terres appartenant aux tribus aborigènes.
En axiales, en déport je te corole, m’enfouis, te plaque, te farde, te tignasse.
Mon bouc attaché, ta dégueule bossuée.
Ici, mon demi, ma manquée — en décavée, je te détoure et t’alumine, pistache.
Gommiers désancrés.
En points de gravités conjoints.
Des combats, des blessures, des histoires d’amour, des sursauts prosodiques farfelus, surréalistes, des fakirs, des dioscures, des grains de sable de Tasmanie, des peuplades de chats, de brebis, de papillons, de salamandres, d’orvets, une alchimie du cryptique et de la divination déferlent dans un texte à nul autre pareil. La langue se hérissonne, courtise l’insolite, se change en derviche tourneuse, conquiert des territoires sauvages, fait des embardées qui ressemblent à des jacqueries. Jubilatoire.
Véronique Bergen