Daniel CHARNEUX, En bref, Bleu d’encre, 2024, 100 p., 15 €, ISBN : 978-2-930725-80-2
L’œuvre poétique de Daniel Charneux (Charleroi, 1955) est discrète : deux recueils de haïkus (Pruines du temps, 2008 et Si longues secondes, 2010) et un volume À bas bruit (2022). En bref s’inscrit dans la même veine : une écriture élégiaque que je qualifiais de « langue narrative sans fioritures, belle comme une ligne claire. » Car Daniel Charneux demeure économe de ses effets. Sous la simplicité du propos et de la langue — ici le thème de la mémoire, de l’impermanence de l’existence terrestre — perce toujours une réflexion métaphysique : « Pourquoi la nostalgie / quand le présent suffit ? ». Voici un ton familier à celui des apologues bouddhiques que connait bien cet amateur des civilisations orientales qui a pratiqué le zen.
Cet ensemble de six sections poétiques évoque un chemin de vie. Dans les limbes de la mémoire est un poème liminaire sur la naissance de l’auteur :
En fait d’Annonciation
aucun ange n’était descendu d’aucun ciel
le temps était à l’orage
Gabriel avait dû rester caché
camouflé dans les nuages
[…]
L’heureux événement cette fois
serait passé sous silence
l’enfant ne serait pas divin
humain tout au plus
approximativement
Le poète décrit dans cette première partie des scènes de la vie d’autrefois : ces souvenirs ravivés sont des balises résumant le trajet des limbes matriciels à l’exercice existentiel qui est toujours un entre-deux :
Toi au milieu
entre rêve et réel
entre tout et rien
démiurge
Dans L’album noir on voit l’autre face de cette première mémoire heureuse et fragile. Quand on affronte la brutalité du monde et que l’on ne sait pas où l’on va, mais qu’on pressent en soi une inadéquation au connu et un élan vers l’inconnu, non seulement on s’informe mais on se forme à travers cette expérience de la nuit de l’âme :
Quelque part
tout au fond de sa tête
gisait une pépite
un filon
un gisement peut-être
mais comment les trouver ?
[…]
Un jour il trouverait quelque part le mot en or
qui lui manquait
La vie toujours devant dresse le constat de la vanité de l’action : entre agir et non-agir, existe-t-il une alternative ? La métaphore de l’enfermement (le tunnel, la voûte) désigne notre dilemme. L’écriture ou l’art sont une tentative pour donner du sens à cette question, mais « la langue oublie », « la mémoire est peu de chose » : l’art ne sauvera pas le monde, il se contentera d’en magnifier les fêlures :
Il n’y a pas loin du silence à l’or
de l’argent aux mots
juste un filet de sang
écarlate
qui éclate en gouttelettes de cire rouge
pour cacheter les épîtres
Dans Un impromptu de mousse, le poète expose la réalité illusoire du monde. Le but de l’éveil spirituel est de faire l’expérience de la māyā et réaliser que le soi et l’univers ne font qu’un, car le monde est « Ce rien qui ressemble à tout » :
Il comprit qu’il pouvait rester là
que le monde n’était rien d’autre
qu’un paysage reflété par ses yeux
Enfermés sous une voûte — ou encore envoûtés — offre une réflexion sur la fatalité du destin, la souffrance, le désir et ses illusions, la vanité de la condition humaine :
Envoûtés
où donc trouverons-nous la force
de secouer le joug
de revenir au livre
ou au vivre
quand donc crèverons-nous la voûte ?
La dernière section, En bref, insiste sur la vacuité de l’existence et de ses faux-semblants, l’irrémédiable dissolution de toute apparence et existence physiologiques. Face à la vanité humaine, ses tentations démiurgiques — sources de souffrance (divin et démiurge sont évoqués dès l’entame et au cours du recueil au même titre que les images de la voûte, de l’envoûtement et du tunnel), le poète adopte une position de lâcher-prise qui inspire un art poétique du dépouillement :
Ne crois-tu pas que déjà
tu as beaucoup trop parlé […] ?
[…]
Qu’attends-tu — le temps s’enfuit —
pour enfin dire tout ça
en bref ?
À travers ses quatre recueils de poèmes, Daniel Charneux nous fait prendre conscience, avec la pensée bouddhiste, qu’il faut donc vivre et évoluer sans s’attacher aux choses. Dans la vie, rien ne demeure, rien ne dure, tout évolue et change.
Éric Brogniet