Enquête sur un double et sur soi-même

San­dra DE VIVIES, La femme du lac, Cam­bourakis, 2025, 144 p., 18 €, ISBN : 978–2‑36624–967‑5

de vivies la femme du lacLa femme du lac est le pre­mier roman de San­dra de Vivies, une autrice ambitieuse, n’ayant pas froid aux yeux. L’histoire en est sim­ple : une nar­ra­trice acquiert à Berlin, pour 12 €, une boîte de négat­ifs pho­tos datant des années 1960–1970. Puis tout part à la dérive, tant au niveau nar­ratif qu’au niveau de la langue, San­dra de Vivies nous invi­tant à une plongée sen­si­ble et his­torique hors-norme. La nar­ra­trice, mal­gré la dif­férence d’âge et d’époque, s’identifiant à cette femme du lac qui appa­rait ici et là dans les pho­tos. La nar­ra­trice ne pou­vant s’empêcher de voir dans cette femme du lac un dou­ble d’elle-même.

S’en suit une plongée, sans bouée de sauve­tage, dans l’histoire, celle de la RDA et de l’Allemagne nazie. Plongée aus­si dans le paysage, dans les détails des négat­ifs, comme pour y trou­ver du sens. Les trans­former en signes qui font sens. La nar­ra­trice déri­vant, par exem­ple, sur le regard chargé d’amour que la femme du lac porte sur son chien. La nar­ra­trice mul­ti­pli­ant les hypothès­es sur les gens que la femme du lac aurait croisés dans sa vie. Imag­i­nant son voisin en poète et ancien nazi. Par­lant qua­si sci­en­tifique­ment de l’usine près du lac. Se ren­seignant sur l’usage fait de la chaux et du béton pro­duits par l’usine. Mêlant intu­itive­ment les détails “vrais” aux tour­bil­lons de l’imagination. S’interrogeant sur les raisons pour lesquelles ces pho­tos, cette femme, ce paysage, Berlin, l’obsèdent. S’interrogeant sur la prox­im­ité et la ressem­blance qu’elle perçoit entre son pro­pre des­tin et celui de la femme du lac. Au point de voir dans notre époque comme un écho, un air de famille même loin­tain, de celles tra­ver­sées par la femme du lac. La nar­ra­trice rêvant. Se lais­sant porter par les mots et le désir de se dire. Prof­i­tant des pho­tos pour se dire et dire notre époque où l’hésitant et le grumeleux sont bot­tés en touche. Où l’utile et le con­forme, le com­pé­tent et l’habile sont recon­nus unanime­ment. Où l’esprit de dérive n’a pas vrai­ment sa place.

Cela aurait pu don­ner lieu à un livre plom­bant. Trop lourd de sens. La façon d’écrire de San­dra de Vivies, tout en touch­es sen­si­bles, en hypothès­es sans cesse réou­vertes, en détails sans cesse réin­ter­rogés, est, au con­traire, cap­ti­vante. Nous inci­tant à pour­suiv­re, sans per­dre une ligne d’un roman qui, mine de rien, nous invite à nous pos­er là, dans notre époque. À rêver à des vies libres, libérées de ce qui les con­traint et les étouffe.

Il fal­lait un fameux tal­ent de con­teuse pour réus­sir une telle ode non-con­ven­tion­nelle au non-con­ven­tion­nel. Aucun doute pos­si­ble : San­dra de Vivies a ce tal­ent. Mer­ci à elle.

Vin­cent Tholomé