Quand le lien familial est malmené

Un coup de cœur du Car­net

Car­o­line ALLAN, La petite annonce, Lilys, 2025, 168 p., 21 €, ISBN : 978–2‑39056–109‑5

allan la petite annonceHen­ri est un octogé­naire vivant près de la place Flagey à Brux­elles depuis plus de 40 ans. Il coule des jours pais­i­bles jusqu’à ce que son fils Jean lui annonce son désir de l’envoyer en mai­son de retraite pour son con­fort. Hen­ri est pro­prié­taire de sa mai­son, mais sa pen­sion mod­este oblige son fils à pay­er toutes les fac­tures. Il vit très mal sa dépen­dance vis-à-vis de Jean et l’idée peu réjouis­sante d’aller s’enterrer dans ce qu’il con­sid­ère comme un mouroir…

Afin de sor­tir de cette mau­vaise pos­ture, Hen­ri pub­lie une petite annonce où il pro­pose de louer deux cham­bres à des colo­cataires de plus de 75 ans. Il ren­con­tre une série de can­di­dats et choisit ceux qu’il con­sid­ère comme « les moins pires », à savoir Élis­a­beth, une veuve qui sat­ure un peu de la cam­pagne, et Jacques, un homme écrasé par sa fille bien jugeante. Jean coupe les vivres de son père, con­sid­érant ce pro­jet comme égoïste et dan­gereux. Hen­ri est alors obligé d’aller au bout de son idée pour retrou­ver son autonomie.

Le début de la vie com­mune entre Hen­ri, Élis­a­beth et Jacques est plus com­pliqué qu’imaginé. Hen­ri ne se sent plus chez lui, mais les colo­cataires pren­nent peu à peu leurs mar­ques dans leur nou­velle vie. Ils s’habituent aux manies de cha­cun, se chamail­lent sou­vent pour des broutilles, mais se pro­tè­gent les uns les autres quand ils sont injuste­ment traités, comme dans une famille.

Leur nou­v­el équili­bre est boulever­sé lorsque Jean fait un AVC et que Hen­ri décide d’accueillir son fils chez lui le temps de sa con­va­les­cence. Cette déci­sion est pour lui un cadeau d’amour pour Jean, mais il sous-estime la péni­bil­ité de s’occuper d’une per­son­ne paralysée, aphasique et incon­ti­nente. Prodiguer des soins con­stants l’épuise, il peut toute­fois compter sur Élis­a­beth et Jacques qui l’aident du mieux qu’ils peu­vent. Cha­cun trou­ve son rythme de croisière et s’accommode des con­traintes, mais l’état de san­té de Jean évolue très lente­ment, le risque d’aller vers deux enter­re­ments pour le prix d’un est non nég­lige­able…

Écrit dans un style flu­ide, La petite annonce nous inter­roge sur le vieil­lisse­ment et l’amour parental et fil­ial. Nous avons ici un père et un fils qui s’aiment dif­férem­ment et qui ne se com­pren­nent pas, cha­cun étant per­suadé de pren­dre les meilleures déci­sions pour l’autre.

Heureuse­ment que ta mère n’est plus là pour t’entendre par­ler comme ça. Je ne vais pas me jus­ti­fi­er à mon âge des déci­sions que j’ai pris­es en mon âme et con­science, dans ton intérêt, quoi que tu en pens­es. Je suis ton père et j’ai fait ce qui m’a sem­blé être le mieux pour toi. Tu ne peux peut-être pas com­pren­dre, après tout, tu n’as pas d’enfant. Tu ne sais pas ce que c’est que se sen­tir impuis­sant face à son enfant malade. Tu ne sais pas ce que c’est que d’imaginer son fils dans la déchéance, tu ne con­nais pas le sen­ti­ment de rage et la force qu’il faut pour… mais peu importe. Tu ne com­prendrais pas.

Nous sommes alors amenés à palper la com­plex­ité des rela­tions intrafa­mil­iales, où cer­taines blessures ne guéris­sent pas et engen­drent des com­porte­ments répara­teurs pour cer­tains, blessants pour d’autres. L’intérêt de cette his­toire est l’inversion des rôles : il est d’usage qu’un enfant devenu adulte s’occupe de son par­ent vul­nérable, mais ici c’est l’inverse qui se pro­duit, c’est un octogé­naire qui doit s’occuper de son bébé de soix­ante ans.

La pro­fondeur des ques­tions sus­citées par La petite annonce pour­rait laiss­er présager un réc­it lourd, mais il n’en est rien. Grâce au car­ac­tère bien trem­pé et à l’absence de pudeur de nos trois héros, Car­o­line Allan nous donne à lire des scènes réal­istes très cocass­es avec beau­coup d’humour, ain­si que des dia­logues piquants. Rap­pelons que l’autrice est con­nue pour avoir co-écrit la série désopi­lante Le sup­pos­i­toire avec Alex Vizorek.

- Jacques, Dieu mer­ci, vous êtes vivant ! Hen­ri et moi, on a vrai­ment cru un instant que…
- Bien sûr que je suis vivant ! J’ai envie de vom­ir, j’ai la tête comme un seau et la joue qui brûle, mais je suis bien vivant ! Et pas grâce à l’autre zinzin, là, qui donne des claques à vous envoy­er directe­ment au caveau !
- Croyez-moi, Jacques, avec ce que j’ai dégueulé ce matin, il valait mieux pour vous une bonne gifle plutôt que le bouche-à-bouche. Élis­a­beth, aidez-moi à le lever, vous voulez bien ? Main­tenant que Mon­sieur Jacques est revenu de l’au-delà – ne me remer­ciez pas, d’ailleurs –, je vais retourn­er m’occuper de mon fils qui attend son petit déje­uner.

Un réc­it à lire pour envis­ager le vieil­lisse­ment de nos proches avec sérénité et pour s’aimer mal­gré les diver­gences entre nos mon­des. Parce que s’aimer mal­gré les incom­préhen­sions, c’est encore plus savoureux.

Séver­ine Radoux