Un coup de cœur du Carnet
Luc DELLISSE, Bien fait pour moi, Herbe qui tremble, 2025, 134 p., 16 €, ISBN : 9782491462963
Des portraits ? Pas vraiment, on visualise à contre-jour les physionomies des passantes et des passagers de ces pages. Des tranches de vie, alors… Peut-être, mais sait-on jamais ce qu’un écrivain est prêt à inventer pour vous persuader qu’il fut, qu’il est, vivant ? Bien fait pour moi est plus certainement constitué d’instantanés, non pas rangés en album, ce qui serait le plus sûr moyen de les voir faner, mais présentés en enfilade, comme on le dit de ces portes que l’on franchit à la hâte, sans s’assurer que quelqu’un nous suit, ni qu’elles sont bien refermées après nous.
Vingt irruptions donc, qui nous offrent le privilège de côtoyer un homme comme il en subsiste si peu, si mal. Parfaitement libre à chaque moment de sa vie, mais chaque fois différemment, selon les variables d’une existence de joueur ; c’est-à-dire de celui qui, se souciant peu de perdre ou de gagner, fait seul vibrer le geste souverain de parier. Et fût-ce en voyage, en amour, assoupi ou sur le qui-vive, Luc Dellisse mise toujours le tout pour le tout.
Tiens donc, le risque existerait encore en nos temps de sécurité maximale, de surveillance globale, de traçage intégral ? Il s’agit de savoir le dénicher là où il se tapit, quand tout conspire à l’annuler : dans le foulard d’une inconnue croisée dans un train vénitien, dans la silhouette d’un sosie brutalement identifié, dans le diagnostic de quelque oncologue, ancien compagnon de scoutisme qui vous a gardé secrètement rancune.
Quelles que soient les surprises que nous réserve le destin, bonheur ou tragédie, l’essentiel est de savoir déjouer à temps ses décrets pour n’en jamais être l’obligé. Ils sont rares, les écrivains à nous illustrer ce qu’est la liberté grande. En un autre siècle, Luc Dellisse eût été moraliste – le contraire d’un moralisateur ; mais il est de nos contemporains, et c’est en styliste qu’il défend ses valeurs fondamentales. Il écrit l’importance de payer encore en liquide, de ne pas répugner à dormir dans un hôtel dépourvu de connexion wifi, de savoir rompre une relation au bon moment, non sans péril.
Souvent aussi, il réaffirme ce fantasme de n’être que « pur esprit », comme s’il voulait se délester d’un corps qui, souvent, contrecarre la réalisation de ce désir, mais qui peut aussi le favoriser au renfort d’une sensualité rêveuse. Cet alliage des sens et des idées fait toute l’alchimie d’une écriture si mystérieusement limpide.
Puis osera-t-on le dire enfin, ce phrasé si maîtrisé, plein de panache retenu, présente également un humour décapant. Un éclat de sourire complice nait immanquablement aux lèvres face à cet auteur dont on envie, dont on jalouse même, les frasques et les fiascos, la fluidité comme les cabrements, les élans avant les retombées. Avec Luc Dellisse, la lecture se mue en pulsion de vie par procuration et nous redit l’évidence qu’un écrivain authentique est toujours quelqu’un qui nous donne l’envie de lui ressembler.
Frédéric Saenen