Francis TESSA, Les enfants Polenta, postface de Catia Nannoni, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 200 p., 9,50 €, ISBN : 9782875687067
Voici que Les enfants Polenta, de Francis Tessa, rejoignent la collection Espace Nord et que ceux-ci prennent naturellement place aux côtés d’autres tomes qui y rendent compte, avec des accents multiples, de l’univers de l’immigration italienne en Belgique francophone au 20e siècle. L’auteur, né en 1935, est arrivé en Belgique en 1952 et il s’est surtout fait connaitre pour son œuvre poétique et son action en faveur de la poésie. Fondateur et animateur de la maison de la poésie d’Amay, il a publié de nombreux recueils de ses textes et le roman qui est remis en lumière aujourd’hui, paru en 1996 (Bernard Gilson, éditeur), est sa seule œuvre littéraire en prose.
Une des premières scènes d’enfance qu’il nous relate est celle où des villageois rejoignent la nuit tombée l’étable d’un mieux nanti pour bénéficier de la tiède compagnie des bovins, faute de pouvoir se chauffer chez eux. C’est que la misère règne alors que Mussolini promet monts et merveilles et rêve d’un empire, poussant les Italiens les plus pauvres aux limites de la résistance physique. La faim est au cœur des souvenirs de l’auteur, tant la nourriture manque à ceux qui ne peuvent acheter les aliments de base. Pouvoir manger monopolise le corps et l’esprit dans la quête du prochain repas : les fruits que l’on maraude et les champignons que l’on cueille avec ardeur quand il y en a, et, faute de mieux, le fond du sac de farine de maïs que l‘on jette dans l’eau bouillante et qu’on laisse prendre forme avant de la découper. Dans le quartier pauvre des Casette, en marge d’un petit village de Vénétie, on porte la marque de la misère et l’on a peu de perspective d’en sortir. Par chance, le narrateur est accueilli par sa tante, célibataire et sans enfant, car il y a trop peu de place dans la maison parentale quand une nouvelle naissance s’annonce. Ce qui lui ouvre des portes sur le monde et améliore son quotidien tout en le maintenant proche des siens. Le petit Francesco (prénom réel de l’auteur) a de belles dispositions pour l’école et il se trouvera des adultes pour l’encourager quand il faut et lui ouvrir des portes. Il entre dans une école qui prépare au séminaire, il y mange à sa faim comme interne et suit des humanités gréco-latines avant de rejoindre sa famille dans la grisaille de la Belgique en 1952. Le roman, qui ne quitte pas l’Italie, prend fin avec une visite qu’il refait des années plus tard dans le quartier des Casette, où il retrouve la maison de sa tante, décédée depuis, telle qu’il l’a quittée. Le quartier, que l’on s’apprête à raser, est occupé par des réfugiés africains, nouveaux visages de la misère et de l’exil pour la survie. De quoi faire fuser des images d’un monde qui s’en va en les mêlant aux enjeux actuels….
Francis Tessa nous a donné un roman qui a traversé le temps sans prendre une ride. Il y réanime un univers qui n’est plus tout en rendant avec finesse les contours universels de la misère. Cela, il le fait sans franchir le pas du misérabilisme, avec une distance juste qui met en lumière la force des valeurs familiales et celles, tout aussi vives, de la chaude solidarité qui réunit les voisins d’infortune, de l’énergie qu’il puise dans l’amitié. De la première à la dernière ligne, c’est un poète qui s’adresse à nous sans rien renier de ses racines littéraires. Ceci passe par le regard qu’il porte sur les choses, par sa capacité à rendre ses émotions avec finesse, à utiliser tous ses sens en éveil. Et puis surtout, sa plume tout à la fois élégante et libre nous offre une promenade au pays des mots, ceux de sa langue natale mais aussi dans le large registre de sa langue d’adoption dont il mobilise avec art les ressources, pour notre plus grand plaisir.
Cette réédition bienvenue est accompagnée de la préface originelle d’Anne Morelli et d’une postface de Catia Nannoni qui mettent en lumière la place que ce roman occupe parmi les œuvres des Italiens de Belgique tout en soulignant sa richesse et sa singularité.
Thierry Detienne