Paul DE RÉ, Quand l’aube se dérobe, Murmure des Soirs, 2025, 152 p., 20 €, ISBN : 9782931235249
Immenses pelouses bondées au moindre centimètre carré occupé, glacières bleues sur nappes froissées et draps de bain sur gazon, piscine chahutée aux millions d’éclaboussures, chaleur cuisante (souvent les premiers coups de soleil), cris suraigus en continu. Le domaine récréatif provincial de Wégimont a la saveur d’un bonbon Napoléon pour de nombreux Liégeois : douceur du souvenir et acidité du qui-ne-reviendra-plus. La lecture du dernier roman de Paul De Ré, publié au Murmure des Soirs, décale les contours de ces images floues thésaurisées et leur donne une arrière-plan historique inattendu.
En effet, entre les murs du château de style Renaissance mosane, imposante bâtisse au milieu d’un parc arboré, une glaçante entreprise a été menée par les Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. En 1942, les Nazis y ont mis en place un centre de reproduction aryenne. La « Maternité des Ardennes » abritait alors une vingtaine de femmes et a vu naitre entre trente et cinquante enfants (chiffres approximatifs, les Allemands ayant embarqué tous leurs registres au moment de leur fuite en septembre 1944), destinés à être « offerts » au IIIe Reich. C’est le seul Lebensborn (« fontaine de vie »…) recensé dans notre Royaume, qui garde encore de sombres secrets…
Stefan Jeukers est l’un de ces bébés. Au début des années 1960, il débarque d’Eupen à l’Institut Saint-Blaise pour y terminer ses secondaires. Le nouveau possède un caractère ombrageux et une particularité physique : « Son visage est finement dessiné, plutôt pâlot ; il est habité de deux grands yeux bleus qui ne semblent regarder personne, mais ce qui est curieux, c’est cette mèche de cheveux blancs – laquelle, contrastant avec le brun acajou du reste de la chevelure, partage en deux la frange qui descend sur le front. C’est là […] une singularité à coup sûr étonnante, mais qui n’a rien de disgracieux. » Renfermé et avare de paroles (si ce n’est avec ses condisciples germanophones), il ne cherche pas à s’intégrer à une bande, ce qui intrigue d’emblée Christian Borlet, un interne comme lui mais à l’expansion et la sociabilité affirmées. Contre toute attente, au cours de l’année scolaire (ponctuée de bêtises bon enfant, de repêches scolaires, d’amourettes éphémères, des petits événements typiques à cet âge et à ce contexte), une amitié, d’abord timide puis solide, va se nouer entre les deux adolescents. Pendant leurs balades à vélo en campagnes liégeoises ou le long de la Vesdre, Stefan va même peu à peu laisser échapper des révélations sur ses blessures familiales et ses interrogations originelles, que son copain recueillera avec curiosité et loyauté.
Grâce à ces protagonistes fictifs (et d’autres), Quand l’aube se dérobe revisite un épisode trop peu su de l’histoire belge. Par le bais d’une double narration fragmentée et entrecroisée, Paul De Ré retrace à la fois un drame intime qui a marqué à jamais tous les acteurs impliqués (directement et indirectement), et la destinée d’un lieu symbolique qui, lui aussi, a connu plusieurs vies. Ce dispositif narratif se voit soutenu par un style clair et un certain sens de la formule. De cette façon, l’auteur parvient à transformer un matériau lourd de non-dits, de mensonges et de mystères en un récit qui se découvre agréablement. Principautaires, voici votre prochaine lecture !
Samia Hammami