Le détournement de l’anarchiste

Christoph BRUNEEL, QUEMHRF ! (en manège), Âne qui butine, coll. « Xylophage », 2025, 264 p., ISBN : 978–2‑919712–35‑9

bruneel QUEMHRFLa terre tourne, mais sous sa forme humaine, notre monde, elle tourne mal. Com­ment la détourn­er ? Christoph Bruneel, cet écrivain (par­fait en deux langues) et tra­duc­teur (il a réin­ven­té en néer­landais les langues de Jean-Pierre Ver­heggen) a de façon jubi­la­toire créé un per­son­nage pour nous y aider…

Sous quelle fig­ure, en pareilles cir­con­stances, peut-il appa­raitre, sinon celle de l’anarchiste, aus­si insai­siss­able que l’anguille – exem­ple du bes­ti­aire mobil­isé par l’auteur qui s’inscrit de prime abord dans la lignée de Lautréa­mont ? Un per­son­nage énig­ma­tique, au nom indéchiffrable et imprononçable, donne ain­si son titre au livre : QUEMHRF !, « rien et mul­ti­ple ». Si son iden­tité échappe à toute psy­cholo­gie, son monde au con­traire foi­sonne d’éléments les plus con­trastés : entre actants étranges, terre à terre et drôla­tiques – Boulangère, Bûcheron, Nou­veau Client, trois sœurs, trio infer­nal, Asymp­tote…, sans oubli­er Sainte Anne (qui fait furieuse­ment penser à Anne Létoré, com­pagne éditrice de Christoph Bruneel) –, procédés aus­si mul­ti­ples qu’incongrus – sou­venirs, cita­tions, poèmes, dia­logues, erreurs et errances, jeux typographiques…- et, nou­velle sur­prise décon­cer­tante tout au long du livre, listes ency­clopédiques : de A

ALPHA (PÂTE ET PAPIER D’). L’alpha est une gram­inée  pous­sant en Afrique du Nord et dans le sud de l’Espagne… 

à Z

Zostère (Zostera mari(hu)na), n. f. : genre d’herbe côtière sous-marine vivace de l’Atlantique et de la Manche… 

QUEMHRF, son écri­t­ure enfumée, se détourne entretemps du côté de Bou­vard et Pécuchet de Flaubert, sauf que, loin de sign­er une décep­tion per­pétuelle, il lâche une gour­man­dise aus­si nourri­cière qu’existentielle, proche de l’auteur lui-même. De dérives d’expressions idioma­tiques à com­men­taires éru­dits et ludiques en pas­sant par les tran­scrip­tions ency­clopédiques, se crée un univers saugrenu et enfin apaisé, grâce aux pho­togra­phies abstraites et légère­ment décalées qui inter­rompent le texte.

Au lecteur de s’y plonger et de s’y laiss­er sub­merg­er par les Words­bomb, le manège de phras­es farces détournées du gros cerveau de l’anarchiste généreux.

Éric Clé­mens