Un coup de cœur du Carnet
Paul ROLAND, J’habite les mots, illustrations de Christiane Deviaene, Déjeuners sur l’herbe, 2024, 59 p., 20 €, ISBN : 978–29304433899
En 2015, dans le cadre d’une exposition au Centre culturel de Pérulwez, Paul Roland compose 59 haïkus. Dix ans plus tard, il les publie aux Déjeuners sur l’herbe, en agrémentant chacun d’eux d’un texte les commentant et les développant.
On sait combien la contrainte stylistique peut, paradoxalement, stimuler l’écriture et libérer l’inspiration poétique. La codification particulièrement stricte du haïku impose (en français) de limiter le poème à trois vers et à dix-sept syllabes. La répartition s’effectue suivant le rythme de 5–7‑5, sans qu’il y ait obligation d’y faire figurer une rime. Dans la littérature japonaise, à l’origine de cette forme poétique, la brièveté des haïkus vise à exprimer et symboliser l’évanescence des choses, d’un sentiment, d’une sensation. Il s’accompagne parfois d’une illustration (on appelle alors l’ensemble un haïga).
Dans J’habite les mots (le premier vers donne son titre au recueil), Paul Roland propose un autre « temps » de lecture : celui que le poète s’accorde pour proposer sa perception de chaque poème. Ce dispositif original permet une double lecture : celle du haïku suivie de celle d’une narration développée à partir de celui-ci par le poète lui-même. On dirait que chaque page contient à la fois l’original et sa traduction, à l’instar d’un haïga où l’illustration serait non pas dessinée ou peinte, mais décrite.
On aurait pu craindre, face à un tel agencement, qu’il entraine une entrave à la liberté de se laisser porter par la poésie. Qu’il nous lie à l’interprétation fournie simultanément par un tiers, fût-il l’auteur lui-même. Heureusement il n’en est rien. Chaque haïku engendre une perception, intime et muette, engendrée par la rythmique (5–7‑5), par celui des cinq sens qui est sollicité, par l’imagerie mémorielle éveillée par le thème choisi. Dans un deuxième temps, la curiosité nous poussera à confronter notre propre lecture à celle proposée par le poète. On observera alors la distance qui sépare l’une de l’autre ou d’éventuelles similitudes. Au plus la puissance d’évocation du haïku sera intense, au plus se produira un effet d’éloignement. On se laissera alors surprendre par l’investigation développée par le poète.
Ainsi, à titre d’exemple, Octobre est venu / ramasser les mots froissés / comme un bruit de feuilles conduit le poète à évoquer « La Syrie (qui) croule avec Alep sous les bombes ». La rencontre entre Jésus et la Samaritaine survient à la suite d’un autre poème : Chevreuil, doux chevreuil / préserve en nous la fraîcheur / où tu viens puiser. Un paysage familier du poète s’invite ici avec un arbre multi-centenaire à Braffe : Seul faune à tanguer, / quand le vent gronde aux labours, / le vieux tilleul brame.
De saison en saison, les doubles textes développent leurs salutaires enchantements et la complicité inattendue entre l’auteur et celle/celui qui le lira, visage penché vers la feuille : Le chêne penché / vers le haut de ma fenêtre, /le front sur mon toit. De ci, de là, une belle illustration (de Christiane Deviaene) faite à partir de feuilles séchées se dépose sur la page comme extraite d’un herbier…
Le pari éditorial d’une double écriture est singulièrement bien relevé ici. Qui sait, une nouvelle forme de haïga est-elle née dans le Hainaut – province dont Paul Roland est originaire – si prodigue en invention poétique ?
Jean Jauniaux