Jérôme EECKHOUT, Le cortège des maudits, Alice Tertio, 2025, 368 p., 16,95 €, ISBN : 978–2‑87426–639‑3
D’entrée de jeu, en pleine course-poursuite, on plonge dans les eaux noires du port en même temps que Gabriel, sa mobylette, les billets de banque qu’il transporte et les ennuis dans lesquels il s’est englué.
Les conséquences s’enchainent : la mère impuissante et dépassée par ce fils qui grandit comme une herbe folle, le gang Leroux qui veut récupérer sa mise, la déscolarisation qui se profile… et la décision du juge qui tombe. Une main tendue, certes ferme mais sans équivoque : celle de la dernière chance.
Gabriel ira passer le reste de l’année scolaire à Ir-Baine, une île au large du continent, austère et battue par les vents, et dont les habitants gardent jalousement leurs secrets. Avec Etienne, le frère qu’il tient pour responsable de tous ses maux, ils sont accueillis chez Jean-Pierre, le gardien du phare, son épouse Françoise et leurs jumelles de 16 ans. Au programme pour les mois à venir : la vie au grand air, la révision des matières scolaires, l’ancrage dans une vie de famille, la remise en place d’un cadre de vie. La reconnexion à la réalité, en quelque sorte.
Jérôme Eeckhout prend le temps d’installer l’intrigue de son roman dont on comprend qu’elle sera construite sur plusieurs plans. Nous suivons Gabriel, au départ en révolte contre la décision de son exil forcé. Sa relation avec son frère, conflictuelle, fait l’objet d’une attention particulière, l’auteur en explore les facettes avec subtilité et patience, construisant petit à petit un maillage avec les parents d’accueil, leurs filles puis les habitants de l’ile et même l’ile elle-même.
Véritable personnage du roman, Ir-Baine offre un décor propice au huis-clos et permet la résonance avec les turpitudes des uns et des autres par son climat tantôt serein tantôt tempétueux. Les iliens, noués en une communauté solidaire, se méfient des nouveaux venus du continent, pervertis et trop curieux à leur gout. Alors ils gardent pour eux ces histoires sombres qui ont inspiré le carnet de chants trouvé par hasard par Gabriel, au refrain lancinant sur le « cortège des maudits ».
Passé les flots, passé le Bélier,
Personne ne chante la vérité.
À Ir-Baine, la malédiction
Viendra toujours de l’horizon,
Dans leurs bateaux, avec leurs gens,
À la renverse du courant.
Comme souvent, Jérôme Eeckhout complète ce récit riche, aux intrigues croisées, de crayonnés de sa main, images de la vie insulaire qui rappellent la Bretagne, et dont les ambiances retracent le fil des saisons. On y ressent la solitude du promeneur et la force des éléments.
Après Par-delà les sentiers, l’auteur choisit de mettre au cœur de son roman deux fratries adolescentes, frères ennemis et jumelles complices. Il explore la question du choix et du combat face aux difficultés de la vie : subir et gémir ou assumer et affronter. Chaque personnage pris isolément peut faire sien ce dilemme. Il y est aussi question de ce qui nous construit, de la parole donnée, des préjugés et de la confiance en ceux qui croient en nous malgré nous, offrant un soutien sans faille. Autant de thématiques fortes dans ce très réussi Cortège des maudits.
Caroline Berger