En toute humanité

COLLECTIF, Quelqu’un à qui par­ler, Esper­luète, coll. « En toutes let­tres » 2024, 128 p., 19,5 €, ISBN : 9782359841930

collectif quelqu'un à qui parlerLe pre­mier cen­tre de Télé-Accueil belge a été créé à Brux­elles le 9 novem­bre 1959 par le Chanoine Ray­mond Van Schoubroeck. Sor­ti assez rapi­de­ment du giron de l’Église, il a évolué au cours des décen­nies tout en main­tenant son objec­tif pre­mier : accueil­lir par télé­phone, vingt-qua­tre heures sur vingt-qua­tre, dans l’anonymat, toute per­son­ne désir­ant par­ler à quelqu’un et sor­tir de son isole­ment. Avec l’évolution des tech­niques, l’écrit con­ver­sa­tion­nel a aus­si trou­vé sa place, avec le chat. Si on le sait moins, on ne peut que saluer une autre fonc­tion de cette ASBL. Témoin de l’évolution des phénomènes soci­aux, le Télé-Accueil agit en tant qu’Observatoire social. Avec d’autres acteurs, il réper­cute les ten­dances, les ques­tions émer­gentes aux décideurs poli­tiques, au monde asso­ci­atif et au grand pub­lic.

Pour fêter ses soix­ante-cinq ans lit­téraire­ment, l’ASBL a demandé à des auteurs et des autri­ces belges une texte sur le thème de « quelqu’un à qui par­ler ». Elle a égale­ment lancé un con­cours de nou­velles ouvert à tou·tes. La très émou­vante nou­velle gag­nante de Bérénice De Waen-Gaud­is­sart, inté­grée au recueil, peint la rela­tion inat­ten­due, épis­to­laire entre « Mon­sieur Papaniko­laou » et une livreuse de super­marché. Si aucun des textes du recueil ne met en (non)-fiction le Télé-Accueil, deux d’entre eux racon­tent des his­toires de psys. Dans l’une, un « ques­tion­neur pro­fes­sion­nel » voit une con­sul­ta­tion per­tur­bée par des mots qui lui restent de sa nuit (« Écouter dire », François Emmanuel), dans l’autre, une chaus­sure aperçue et un cerf apparu, lors d’un week-end en Ardennes, entrainent la totale con­fu­sion chez une psy­cho­logue du développe­ment et son fils (« Depuis la nuit des cerfs », Céline Del­becq). Les autres nou­velles, tout comme celles déjà évo­quées, ont à voir soit avec la parole, son absence, le silence, soit avec l’état de souf­france. Elles don­nent, toutes avec empathie, un état de notre société (mal en point). Ce qui ras­sure, fait chaud au cœur, ce sont les belles ren­con­tres qu’on y fait, ain­si dans « L’image » de Veroni­ka Mabar­di.

En ouver­ture du livre, en guise d’accueil, « Par ouï-dire », un texte de Nicole Mal­in­coni, est tout à sa place, ini­tiale. Parce qu’il abor­de la décou­verte de la parole par un nou­veau-né. Des pre­miers mots enten­dus, mater­nels aux éclats de voix du dehors, des pre­miers sons émis à son entrée dans la langue. Ensuite, le livre pro­pose des textes sur la vio­lence de ne pas être écouté, enten­du (« Quelqu’un à qui par­ler », Xavier Deutsch), sur les con­séquences de mots et d’actes subis (« L’écouter la lire », Vir­ginie Jor­tay), sur le statut de la parole (« À qui par­ler ou qui par­le en son nom ? », Lau­rent Demoulin), le risque encou­ru à par­ler quand la loi voudrait le silence (« Éclabous­sures », Geneviève Damas).

Tout le long de son cours, le recueil est ponc­tué de dessins en noir et blanc de l’illustratrice Kit­ty Crowther. Des por­traits tra­ver­sés d’émotions divers­es par­fois pos­i­tives, par­fois néga­tives dont on ne peut s’empêcher de remar­quer les oreilles. À l’écoute de l’humanité.

Michel Zumkir