Évidemment que les monstres existent

Un coup de cœur du Car­net

Christophe MEUREE, Ellen Rip­ley. Sur­vivre à l’alien. Sur­vivre à l’avenir, Impres­sions nou­velles, coll. “La fab­rique des héros”, 2025, 128 p., 13 € / ePub : 8,99 €, ISBN : 978–2‑39070–212‑2

meurée ellen ripleyEût-il fal­lu atten­dre, patiem­ment, la nais­sance d’un écrivain tel que Christophe Meurée, alien au sein des let­tres (cette per­son­ne étant – au même titre que Sigour­ney Weaver, actrice qui a incar­né Ellen Rip­ley – au croise­ment de la recherche, de l’enseignement et de l’art) pour com­pren­dre davan­tage qui est ce per­son­nage d’Ellen Rip­ley ? Ce per­son­nage un peu bizarre de la saga Alien qui accouche de trucs tout aus­si mon­strueux, peu importe la forme ?

Nous en sommes cer­tains : Christophe Meurée, en digne descen­dant de cette dernière, au tra­vers de son ouvrage Ellen Rip­ley. Sur­vivre à l’alien. Sur­vivre à l’avenir, édité dans la col­lec­tion « La fab­rique des héros » aux Impres­sions nou­velles, a lui aus­si engen­dré un mon­stre. Et non des moin­dres. Cet opus, à la fois d’une éru­di­tion étour­dis­sante qui ravi­ra les plus fanas de la saga Alien et d’une lim­pid­ité quant aux prob­lé­ma­tiques que soulèvent cette fameuse femme plus ou moins fic­tive qu’est Ellen Rip­ley, pos­sède tout pour nous emporter à bord d’un vais­seau spa­tial, où tout ce qui se con­tient en nous se libère, se délivre. Le livre : une espèce d’ovni où la lec­ture se pose comme un labyrinthe avec force ren­vois, références au sein de lui-même (com­ment for­muler ? nous sommes aus­si mon­stres dans notre parole), sans trop en dire ni trop en rajouter. Il invite le lecteur à la plus grande con­cen­tra­tion qui soit. En plein cœur de la vie, donc. Quoique…

Pour com­pren­dre Rip­ley, il faut la voir à la fois comme un tout cohérent et comme un mythe éclaté, dont les sources ne sont pas entière­ment fiables, dont on cherche inlass­able­ment à saisir la valeur arché­typ­ale. […] Il faut la voir comme celle qui survit à la réécri­t­ure per­pétuelle de son pro­pre des­tin trag­ique, à son cauchemar sans fin. 

Ellen Rip­ley, per­son­nage insai­siss­able par excel­lence puisqu’aucun réal­isa­teur de la saga Alien n’aura su, selon Meurée, la « pos­séder », « ne pro­pose aucune utopie : juste une fuite, une échap­pée belle vers la vie même, cette vie nue, par­fois mon­strueuse ». Christophe Meurée a pris le per­son­nage à rebours, en y déce­lant des grandes lignes de force : « Témérité », « Féminité », « Médi­um­nité », « Immor­tal­ité » pour n’en citer que quelques-unes, où l’écrivain a apposé/opposé un con­tre­point qui vient faire force d’équilibre. Là est la grande force du livre : à l’instar des aven­tures d’Ellen Rip­ley, rien n’est figé. Rien. Tout donne à penser, à tel point que le lecteur, poten­tielle­ment, ne sait plus ce qui pèse davan­tage, tout est matière à accouch­er, sans s’efforcer, d’une pen­sée mon­stre. Il faut revoir tous les films.

Ce qui frappe peut-être à la lec­ture de ce livre est l’accent mis sur la sur­vivance, quelle que soit sa forme : con­vo­quant des auteurs, références ou tech­niques ciné­matographiques, Christophe Meurée envis­age aus­si, dis­crète­ment, le per­son­nage d’Ellen Rip­ley sous l’angle de la tem­po­ral­ité. À tra­vers elle, il inter­roge aus­si le lien à la tech­nolo­gie, aux prob­lé­ma­tiques qui enga­gent ou gan­grè­nent notre époque. À ce titre, après avoir fini la lec­ture de cet opus magis­tral, nous ne serons peut-être pas totale­ment sûrs d’avoir cerné qui est Ellen Rip­ley. Et heureuse­ment car c’est là une car­ac­téris­tique aus­si éblouis­sante que fon­da­men­tale de ce livre : « juste une fuite » – juste une fuite. Jusqu’au prochain alien.

Char­line Lam­bert

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