Écouter les rêves de la matière

Françoise LISON-LEROY, Tu ouvres et c’est le jour, Rougerie, 2025, 64 p., 12 €, ISBN : 978–2‑85668–428‑3

lison-leroy tu ouvres et c'est le jourLa poésie se tient dans des angles morts qu’elle ramène à la vie, s’adresse aux mots comme s’ils étaient des oiseaux. Tu ouvres et c’est le jour, le nou­veau recueil poé­tique de la poétesse et écrivaine Françoise Lison-Leroy tisse son univers dans un con­tin­u­um de sen­sa­tions qui cir­cu­lent de l’humain à la nature, qui déam­bu­lent du château de sable à la taupe, des nuages à la musaraigne. L’écriture est tail­lée dans ce qu’elle évoque, dans la porosité entre les règnes du vivant, tra­ver­sée par une expres­sion et un ani­misme qui décloi­son­nent les fron­tières entre les formes de vie.

C’est en nous que défi­lent
tes envols de passereau
et cette joie canaille
aux plumes
          translu­cides

La con­struc­tion du recueil prend la forme d’un bat­te­ment d’ailes en trois temps : « Tu ouvres et c’est le jour », « Témoins et brais­es », « Terre à grands bras ». Les sous-titres des trois par­ties libèrent l’ode aux élé­ments dont ils sacrent l’apparition : la glaise, le feu, la nais­sance du jour et l’œil-témoin, celui de la poétesse. Le verbe, le chemin du lan­gage poé­tique que choisit l’œil-témoin pour traduire son expéri­ence n’est pas don­né a pri­ori. Loin d’être présent de toute éter­nité, avant les per­cep­tions générées par ce qui se passe au dehors et au dedans, il nait de ce qu’il décou­vre, il advient en même temps que la rosée, le galop des planètes, la prairie, « le sable fuyant / habité de légen­des ». Les tro­pismes de la joie s’inscrivent sous l’horizon de l’enfance qui peu­ple ce recueil. L’enfance comme retour aux sources, comme voy­age à rebours vers l’origine.

Un temps pour revenir / à la sai­son pre­mière /
celle qui fit de nous / des lagunes ram­pantes /
aux cratères pachy­der­mes

Si Françoise Lison-Leroy péré­grine de l’infiniment petit à l’infiniment grand, de la brindille aux astres, elle dis­sipe les dif­férences d’échelle, loge l’incommensurable dans le fini, le micro­scopique dans le gigan­tisme. De même qu’elle déclô­ture les lim­ites entre humains et non-humains, elle se joue des lois des grandeurs, tra­verse l’espace du monde et l’espace poé­tique en créant un arpen­t­age et une migra­tion qui échap­pent aux découpes sym­bol­iques.

Rien d’édénique pour­tant dans cette atten­tion à ce qui sur­git, à ce qui nous bal­aie autant qu’il nous relie aux expres­sions innom­brables du cos­mos. Le para­doxe pointe son muse­au, s’avance comme la musique de fond de l’univers.  Ain­si en est-il de la joie qui, per­cutée par une image cat­a­clysmique, sub­stitue au mou­ve­ment de l’envol celui de la chute, de l’écrasement.

Elle
la joie
tombée sur tous nos fronts
comme autant de rapaces
et de chiens écrasés

Quand nous ouvrons ce recueil scan­dé en trois chants, le jour nous saute au vis­age. Dans sa besace à mots, Françoise Lison-Leroy puise des voca­bles qu’elle épand comme des graines. Elle ques­tionne les secrets des buis, « la longue énigme des forêts », elle écoute les rêves de la matière, des algues, des galets, elle tend l’oreille au dia­logue du soleil et de la neige, aux noces du dici­ble et du silence.     

Véronique Bergen

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