Archives par étiquette : Rougerie

La poésie est-elle possible après le génocide ?

Nicolas GRÉGOIRE, Travail de dire, Rougerie, 2019, 62 p., 12 €, ISBN : 978-2-85668-406-1

« Écrire un poème après Auschwitz est barbare, et de ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes » (Theodor Adorno, Prismes). Bientôt célèbre, cette affirmation de 1955 donna lieu à de virulentes discussions où s’illustra notamment un Paul Celan. L’effroi suscité par la découverte de la barbarie nazie rendait en effet inacceptable la réactivation de l’activité culturelle et artistique antérieure, laquelle n’avait pu empêcher quoi que ce soit. Ainsi, écrit encore Adorno, « les artistes authentiques du présent sont ceux dont les œuvres font écho à l’horreur extrême » (Modèles critiques). Or, voici que le génocide rwandais de 1994 a eu pour effet d’engendrer avec acuité – le public étant informé quasi en direct – des réactions analogues : sidération muette, choc émotif, recours à des formules stéréotypées (« sauvagerie », « folie meutrière », « cruauté », etc.), honte envers les rescapés, sentiment de culpabilité. Vint ensuite le vouloir-comprendre, qui se nourrit de témoignages, de reportages, de travaux historiens, d’enquêtes judiciaires : sursaut rationaliste honorable qui n’en étouffe pas moins les émotions initiales, porteuses d’une certaine vérité autant que d’une évidente impuissance. Mais, devant des dévoiements aussi terrifiants, existe-t-il une « bonne » attitude ? Continuer la lecture

Où l’on rencontre un être qui marche avec les autres

Un coup de cœur du Carnet

Marc DUGARDIN, Notes sur le chantier de vivre, Rougerie & Centrifuges, 2017, 194 p., 13 €, ISBN : 978-2-9544587-9-3

dugardin notes sur le chantier de vivreMarc Dugardin est un chantier perpétuel. Un être qui marche avec les autres. En tant qu’homme, en tant que poète. Tout qui suit de près ses publications le devine : de livre en livre, se dessine une ligne souple, variée, variante. Une ligne creusant patiemment un sillon. S’appuyant sans cesse sur ce qui compte. Sur ce qui porte Marc Dugardin. L’aide à poursuivre. À concevoir une belle route. Ce sont les amitiés fortes. Les musiques qu’il écoute. Les révoltes qui grondent en lui. Les connivences avec les autres poètes, écrivains, qu’ils soient morts ou vivants. L’infaillible curiosité qui l’anime. Les questions et préoccupations qui le turlupinent, voire le passé qui le tourmente. Continuer la lecture

L’accent du vrai

Françoise LISON-LEROY, Le temps tarmac, Rougerie, 2017, 56 p., 16,00 Ꞓ, ISBN : 978-2-85668-396-5

lison leroy le temps tarmacLe nouveau recueil de F. Lison-Leroy comporte sept parties d’importance inégale. Les deux premières, ainsi que la cinquième, consistent en un seul poème versifié de deux pages. Par contre, les sections III, IV et VI groupent respectivement cinq, onze et sept poèmes en prose. Enfin, cinq poèmes en vers composent la dernière partie. L’impression prévaut que l’ensemble fut construit avec grand soin, sans qu’on discerne aussitôt la fonction de cette architecture. Or, il en va de même en ce qui concerne l’écriture, visiblement soutenue par une grande fermeté intérieure, mais jouant à l’envi du discontinu et de l’imprévisible, au risque de désarçonner. Peu ou prou de clichés lyriques, de formules convenues, d’états d’âme romanesques auxquels s’accrocher paresseusement : malgré la grande sobriété des moyens langagiers, la poésie de F. Lison-Leroy est secrète, exigeante pour elle-même autant que pour le lecteur. Continuer la lecture

Trouver sa veine

Serge NUÑEZ TOLIN, La vie où vivre, Rougerie, 2017, 13 €, ISBN : 978-2856683941

nunez tolinSerge Nuñez Tolin poursuit depuis plusieurs années un intéressant travail poétique, personnel et atypique. Une poésie qu’il publie chez des éditeurs comme Le Cormier ou Rougerie, des éditeurs ayant en  commun une même vision de l’art poétique et du livre-objet (qui se marque aussi – en clin d’œil – dans l’absence de rognages des cahiers). Deux ans après Fou dans ma  hâte et cinq ans après l’excellent Nœud noué par personne, Serge Nuñez Tolin revient avec un recueil assez similaire aux autres, La vie où l’autre, toujours édité chez Rougerie. Continuer la lecture

Où l’on assiste en direct à l’invention de l’amour

Un coup de cœur du Carnet

Marc DUGARDIN, Lettre en abyme, Rougerie, 2016, 70 p., 13 €   ISBN : 978-2-85668-390-3

dugardinUn jour, nous naissons. Sommes enfantés par nos mères. Sommes lancés dans ce monde. Pour le meilleur comme pour le pire. Chacun, chacune, s’en sort ensuite comme il ou elle peut. Certains et certaines en écrivent des livres. Juan Gelman aura été un de ces poètes. Marc Dugardin en est un autre. Sa Lettre en abyme peut être lue, entre autres choses, comme un hommage à Lettre à ma mère de Gelman, ce frère d’écriture, pour ainsi dire.

C’est que tous deux ont un « œuf à peler ». Une histoire à vider avec leurs mères mortes. Ces boules de peur et de haine. Ces êtres qui, à leurs corps défendant, auront, en même temps que la vie, « fait cadeau » à leurs fils de leurs vieilles casseroles. Vieilles peines. Vieilles marottes qui vous bouffent l’existence. Tarissent aisément les élans. Continuer la lecture

Vous avez fait votre métier de poète…

Un coup de coeur du Carnet
Mélanie GODIN

hennartCe recueil posthume paraît près de dix ans après la mort de Marcel Hennart aux éditions Rougerie. Composé de deux suites de poèmes inédits, il est préfacé par un autre auteur maison, Marc Dugardin. Dans cette précieuse petite rétrospective, Dugardin souligne avec un ton où l’on devine qu’il a bien connu l’auteur quelques éléments caractérisant la voix du poète disparu. On y apprend qu’il était passionné par l’Espagne, à l’instar de Fernand Verhesen et d’Edmond Vandercammen. La partie intitulée De jasmin et de lumière en témoigne puisqu’il s’agit d’une plongée dans l’Espagne de Federico Garcia Lorca. Sur une terre pleine de contrastes et marquée au fer rouge par la guerre civile de 1936, se mêle au sang, aux combats et aux larmes, une nature composée d’oliviers, de fenouil, de fleurs blanches, mais aussi de soleil aride et de mirages de mer : Continuer la lecture

Kaléidoscope du présent

Mélanie GODIN

nunez tolinLe livre s’ouvre avec l’intention d’écrire des mots d’amour. Mais le chaos du monde actuel n’a pas favorisé l’exploration de ce terreau-là. Loin des sentiments amoureux, la langue du poète a creusé un autre chemin, profilé par l’émergence presque immédiate du titre dans sa tête : Fou, dans ma hâte. Continuer la lecture