Le chant du monde

Un coup de cœur du Car­net

Bernard ANTOINE, Tous les dieux du monde, Mur­mure des soirs, 2025, 411 p., 24 €, ISBN : 978–2‑9312–3529‑4

antoine tous les dieux du monde

Bernard Antoine ! Il avait décroché le prix Saga du meilleur pre­mier roman belge fran­coph­o­ne pour Pur et nu, un mod­èle de thriller lit­téraire, alliant la pal­pi­ta­tion pop­u­laire et les délices artis­tiques, intel­lectuelles. Que nous réserve son troisième opus, Tous les dieux du monde ?

Un roman très littéraire !

Les pre­mières pages upper­cu­tent. Dès les lignes ini­tiales :

D’abord, il n’y avait rien. Rien de ce qui compte aujourd’hui. Et puis il y avait à peu près tout le reste, tout ce qui importe vrai­ment, à savoir les troncs, l’humus, les fougères, les mycéli­ums tortueux, les lichens épanouis, les blobs mys­térieux, et puis l’air ! Surtout l’air, empli de signes séduc­teurs, de télé­grammes odor­ants et de gamètes invis­i­bles. Et tout cela dans un gai silence. 

Dès le pre­mier sous-titre, sub­sti­tué à « Pro­logue ». « Amorce » anticipe la sophis­ti­ca­tion qui infil­tre toutes les strates du texte : des épigraphes soignées ; un découpage com­plexe ; des vari­a­tions dans la tem­po­ral­ité ; des audaces dans l’usage des temps et des incises/pensées ; des mots rares (« volige », « éphélides »).  Le fond n’est pas en reste, qui ren­voie à la dégra­da­tion de la planète, aux enjeux écologiques et à la néces­sité de la résis­tance, à la présence d’une alter-réal­ité invis­i­ble. Un arrière-plan d’essai, philosophique, tes­ta­men­taire. Qui hori­zone un arc-en-ciel de thèmes : le sens, la vie, la mort, le cou­ple, Dieu, la trans­mis­sion… Qui livre les balis­es du krach naturel, à coups de rap­ports, de livres référen­tiels, pio­nniers (Thore­au, Car­son). Lové dans une caisse de réso­nance puis­sante, qui remonte le fil des décen­nies, recrée des moments phares (Wood­stock, Torre Canyon), bal­aie les espaces (États-Unis, Fin­lande), les généra­tions.

Un thriller !

La machine de guerre nar­ra­tive s’ébroue dès le départ, con­sub­stantielle à l’étoffe lit­téraire. Un homme ou une femme, un bipède court « comme s’il avait le dia­ble aux trouss­es ». Et, un peu plus bas, une « belle femme en jaune accroupie sur les galets » sem­ble atten­dre, comme si le pour­suivi avait des comptes à lui ren­dre :

Cette femme est un coqueli­cot, de ceux qui ensanglantent l’or des blés par petites brûlures, qui anesthésient et émoussent les cœurs hési­tants mais aus­si qui ravivent la foi dans la beauté du monde. 

Puis le réc­it émerge de la jun­gle des mots et des sen­sa­tions, de la forêt aus­si. Une ado­les­cente, Salomé, a retrou­vé un homme mort sur la berge d’une riv­ière. Nu. Les deux bras tail­ladés. Un sui­cide ? Cet homme, Rony Falsch, vivait seul, à l’écart de tous. Un mar­gin­al. Jadis soupçon­né dans une affaire de fémini­cide. Mais il avait été inno­cen­té. Or le père de Salomé, Seb, est un polici­er mis à l’arrêt à la suite d’un drame. Des détails l’interpellent, le rani­ment.

Tout se com­plex­i­fie très vite. Ce Rony Falsch n’était pas n’importe qui. Sa vie tenait de l’épopée. Un guer­ri­er du com­bat écologique. Un chaman ? Et Salomé, Seb ne sont pas, non plus, des per­son­nes ordi­naires. Les courbes de vie, les rebours s’amplifient, s’épaississent. Des per­son­nal­ités décon­cer­tantes font irrup­tion. Qui est ce Simon, rescapé du can­cer et comme investi à son tour, qui a tout quit­té pour rejoin­dre Falsch, qui va crois­er la trop curieuse Salomé et son amie Louise ? Quel est le rap­port entre Falsch et le cou­ple de pré­da­teurs sex­uels dont l’arrestation a poussé un enquê­teur à la retraite, à la fuite en Sicile ? 

Du grand art !

Une his­toire large et pro­fonde, une langue inven­tive, des per­son­nages mar­quants, des syn­er­gies boulever­santes, une infor­ma­tion et une inci­ta­tion à la réflex­ion. C’est déjà beau­coup. Mais Bernard Antoine se dis­tingue encore par une témérité : il ose des scènes défla­gra­toires et réus­sit à les imprimer, pro­je­tant son lecteur au cœur du rêve ou du cauchemar.

En conclusion ?

Avec Tous les dieux du monde, Bernard Antoine a ajouté une brique à l’éd­i­fi­ca­tion de ce qui s’apparente désor­mais à une œuvre. Un livre-monde, un éten­dard coulé dans l’or des mots, des idées et des con­nex­ions. Qui expose un moment-clé de l’Histoire, ses enjeux et ses balis­es, en jux­ta­posant le Réel et le Mys­tère :

(…) l’expérience sen­si­ble peut pren­dre des voies de tra­verse dont il est déraisonnable et même objec­tive­ment incon­séquent de con­tester la plau­si­bil­ité. 

Jusqu’à rejoin­dre le réal­isme mag­ique qui fonde l’âge belge ?

Philippe Remy-Wilkin

Plus d’information