Claude DONNAY, En apnée sous ma banquise, Abrapalabra, 2025, 94 p., 14 €, ISBN : 978–2‑931324–01‑1
Né à Ciney, animateur de revue, éditeur, romancier, nouvelliste, c’est peu dire de Claude Donnay qu’il a plusieurs cordes à son arc. Il ne faudrait pas oublier pour autant le poète exigeant qu’il est également. La publication d’une quinzaine de recueils sur une période de trente ans en atteste assurément.
Un nouveau recueil donc, En apnée sous ma banquise, publié chez Abrapalabra, nouvelle dénomination des éditions L’arbre à paroles, et qui s’inscrit dans la continuité de son travail, notamment du précédent, Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis (2022). Un titre qui résonnait comme un clin d’œil à l’auteur américain Richard Brautigan et son Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus, dont la phrase retenue en exergue donnait le ton. Brautigan, parmi les derniers représentants de la Beat Generation, qui mettra fin à ses jours en 1984, dont le poète cinacien se fera le compagnon de route à d’autres reprises comme dans le beau texte au titre très « brautiganesque » qu’il publie en 2024 chez Maelström, Quichotte à cheval sur une truite en kilt.
La poésie de Donnay est comme un plongeon, un saut à l’élastique tendu entre terre et mer. Des images déroutantes, inattendues ne cessant de se réverbérer aux ciels d’Éole comme aux rigoles des jours. Poète-reporter, Tintin-poète, juché à la « dérive sur un tronc arraché à une berge », qui rapporterait de ses balades quelques éclats d’un quotidien vécu ou rêvé.
Tu sors par tous les temps
et tu marches tenant la main du monde
pour ne pas te perdre dans les visages épars
au gré des rues qui mènent au port.
Un bateau à l’amarre,
c’est une maison nénufar.
Tu rêves d’une voile à hisser,
de vagues à chevaucher,
de tempêtes à chavirer le cœur.
Mais le temps ignore tes rêves,
il clapote contre ta main
comme la mer sur le flanc d’un bateau
enraciné dans un port sans horizon.
Les quatre saisons rythment le recueil où s’enchâssent les poèmes qui pourraient tous constituer les amorces de romans possibles, à la manière justement de la poésie d’un Brautigan ou d’un Carver. Attentif à chaque lézarde lumineuse, le poète alterne subtilement entre l’émerveillement renouvelé face aux échos du monde et la prudence du repli judicieux. À ce titre, les fenêtres, les masques, les murs de livres, la nostalgie de l’enfance ou la banquise sont autant de zones protectrices qui laissent néanmoins passer la lumière. Il reste possible, aux travers d’elles, de poursuivre l’observation du monde qui « semble beau vu d’en-dessous ».
Je n’ai rien d’un phoque,
mais je nage en apnée,
sous l’eau, sous la terre, sous la pierre,
je suis une onde magnétique, un arc électrique,
je me faufile sous les passants, les cris, les pleurs,
et les rafales de fusils mitrailleurs,
les railleries et les haines à la petite semaine.
Les animaux occupent une place prépondérante dans ce nouveau recueil, le phoque même qui sous la banquise suffoque peut-être face aux déroutes du réel mais qui connait la nage en apnée. La « banquise inextinguible » évoquée par le poète comme une terre translucide qui se vengerait, en sourdine, des pelouses mesquines.
Et le lecteur de se prendre au jeu de l’oie auquel nous convie Claude Donnay. Les poèmes devenant les cases d’une transhumance saisonnière que l’on scruterait au travers des persiennes de nos banquises intimes.
Rony Demaeseneer