Nuit blanche

Philippe COLMANT, Crev­er la nuit, ill. Philippe Col­mant, Coudri­er, 2025, 64 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–069‑6

colmant crever la nuitPoète et pho­tographe, Philippe Col­mant expose dans cette prose poé­tique l’espace-temps d’une nuit de soli­tude « où JE appelle et espère TU pour retrou­ver NOUS. Une nuit où le solil­oque intérieur con­voque le sou­venir et remue l’inquiétude dans la pluie de l’attente. » Le nar­ratif factuel est réduit à des signes con­crets : d’une part, le déroulé tem­porel est ryth­mé par la men­tion des heures et des sec­on­des dont la course indif­férente ren­voie au car­rousel des pro­jec­tions men­tales ; l’énonciation des gestes, des déplace­ments dans le huis-clos de l’appartement, la dis­tinc­tion per­cep­ti­ble entre ville et zone sub­ur­baine, l’observation de l’environnement sonore et des phénomènes noc­turnes dresse un cadas­tre de la déshérence, d’autant plus réal­iste qu’il s’accompagne d’un con­tre­point intérieur : pen­sées, sou­venirs, flashs, et son cortège émo­tion­nel : attente, inquié­tude, ques­tion­nement, doute, ciné­ma men­tal par à‑coups. Ain­si la phénoménolo­gie du huis-clos tem­porel et spa­tial se dou­ble d’une psy­cholo­gie de la perte, du rejet et de l’abandon :

Quelqu’un a ren­ver­sé la nuit.

La nuit, cen­sée être un espace de repos et de rêves, devient un espace de veille inquiète. C’est une nuit où on peut crev­er. On peut aus­si la crev­er (la trouer) si on tient jusqu’à l’aube. La nuit noire devient nuit blanche. Ce que traduisent les illus­tra­tions de l’auteur et leur brouil­lard de lignes blanch­es comme les sil­hou­ettes – par­fois réu­nies, quelque­fois dis­jointes ou soli­taires – sur fond noir. L’adéquation ici entre l’image et le nar­ratif est par­faite. L’image de Sisyphe est con­vo­quée dès l’entame du livre : il ne s’agit pas seule­ment d’une banale his­toire humaine, ni même de la con­di­tion sociale ou poli­tique de l’individu, d’une sépa­ra­tion, d’une perte d’un amour ou d’un deuil : c’est tout cela à la fois. Col­mant, dans ce mono­logue, ce seul en scène, expose une expéri­ence méta­physique de la soli­tude.

Dans Le mythe de Sisyphe, Albert Camus livrait sa con­cep­tion d’une philoso­phie de l’absurde :  l’homme cherche en vain un sens à sa vie ; il a soif d’u­nité et de clarté dans un monde inin­tel­li­gi­ble, dépourvu de tran­scen­dance. Sisyphe est un per­son­nage trag­ique en rai­son de la con­science dont il est doté. Cette prise de con­science entraine-t-elle néces­saire­ment le sui­cide ? Non, elle néces­site la révolte. Il indi­quera même : il faut imag­in­er Sisyphe heureux. Col­mant, à tra­vers l’image de la mon­tre qu’il porte et de celle que l’absente a lais­sée sur le buf­fet où elle ne bat plus pour per­son­ne, rejoint le per­son­nage camusien.

Porter une mon­tre ne m’a jamais dérangé. Au con­traire.
Mais elle me sem­ble tout à coup mon­strueuse à m’indiquer l’heure qui fuit. À vrai dire elle m’affole. […] Que je l’écoute ou non, le temps con­tin­ue à graver sa monot­o­ne épi­taphe. […].

Dans son solil­oque intérieur, le nar­ra­teur prend la mesure de l’absurde de la con­di­tion humaine privée de tran­scen­dance. La post­moder­nité a fait de nous des indi­vidus esseulés :

Tou­jours ces ques­tions qui me tarau­dent. Nous étions deux, ne formions qu’un. Je reste seul, amputé. Sans doute es-tu aus­si infirme que moi. Le sais-tu ? Le sens-tu ? […].

Ce n’est donc pas un hasard si l’absence est une sorte de miroir vide où l’homme se perd et que le regard est con­vo­qué à la fin pour rétablir un lien et retrou­ver du sens :

[…] une prob­lé­ma­tique […] émerge avec la moder­nité : celle du regard en tant que quête et élab­o­ra­tion du sens […]. Face à un hori­zon cul­turel en décalage avec les tra­di­tions qui le fondaient et coupé du sens de la ver­ti­cal­ité qui le préser­vait du doute, livré à l’événementiel, l’homme mod­erne trou­ve désor­mais dans le regard sa forme pre­mière de con­nais­sance, et cor­réla­tive­ment, dans sa con­fronta­tion à l’Autre son mode pre­mier de con­sti­tu­tion de soi. (Myr­i­am Watthee-Del­motte, Rops au risque de l’autre)

Voici un texte orphique. Tout chant est celui d’une absence, toute beauté célébrée est une beauté qui nous manque, et dont la parole, en son pou­voir d’évocation ou de resti­tu­tion par­fois, ne nous dit que l’étrangeté. C’est en prenant con­science de la part man­quante, du deuil, de ce qui est étranger, que nous nous réap­pro­pri­ons notre pro­pre langue. Une langue unique, qui nous invente à mesure que nous la proférons. L’amour est une rela­tion avec plus que soi.

Éric Brog­ni­et

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