Caroline LAMARCHE, Mira, Postface de Laurent Demoulin, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 150 p., 9 €, ISBN : 9782875687081
Dans un pays en guerre, Mira attend les os de son frère. Elle travaille pour une figure hiératique et sensuelle, la Barbière, garante de l’équilibre fragile qui tient la société étrange dans laquelle ces deux femmes évoluent sous les regards – et les mains – des hommes. Toutes deux sont les prêtresses d’un rite cruel auquel les hommes se prêtent de bonne grâce : sacrifier un œil à l’instance supérieure qui protège la ville, illumine le ciel pour y lire les données cruciales que charrient les ondes guerrières.
Il me vient à l’idée que si nous, les vivants, parvenions à nous représenter réellement les horreurs de la guerre, notre regard frapperait le ciel d’un rayon fulgurant.
Conte érotique ou acte de “littérature fantasmatique”, pour reprendre les mots de Laurent Demoulin qui signe la postface de cette réédition dans la collection Espace Nord, Mira se situe au croisement des thèmes que travaille Caroline Lamarche depuis son entrée en littérature. Au cœur de cette constellation de sens : les violences faites aux femmes, la meurtrissure des corps féminins malmenés par une société patriarcale d’où rien ne sourd qu’une tristesse insondable.
Dans ce livre divisé en trois parties (La Barbière, L’Île, Le Futur) se retrouvent, se croisent et se superposent les liens amoureux, familiaux, amicaux et charnels jusqu’à former une tapisserie de sentiments complexes, en clair-obscur. Conte noir tirant vers un bleu transparent de la mer, Mira mélange les histoires des femmes et des espaces qu’elles traversent. L’histoire de la Barbière est celle d’une emprise psychologique, dont les stigmates marquent la peau d’une femme peu à peu dépossédée d’elle-même. Mira est là, qui témoigne de cette lente mutation mortifère.
Lorsqu’elle proteste, il lui dit gravement : “Tu es folle.” Elle ne comprend pas pourquoi ce mot effrayant s’applique à elle, dont les journées sont ordonnées selon un plan d’amour, avec les attentions les plus délicates liées à ce plan, le soin apporté à sa toilette, la régularité des repas, la disponibilité à toute heure. Folle ? Abreuvée d’humiliations, elle finit par le croire.
L’autrice décortique dans la chair la mécanique de l’emprise, et ce à travers le regard ardent de sa narratrice. Ardent, car Mira retourne et transforme les violences qu’elle côtoie en une jouissance débridée : d’abord sexuelle et donnant lieu à des scènes tenant du fantasme, cette jouissance devient pur plaisir des sens (de tous les sens) dès la deuxième partie. Le vent, le sucre et l’eau gagnent sa peau à mesure qu’elle se détache de ses entraves, prend le large, expérimente. Maitresse de son corps et de ce qui lui est infligé, Mira devient celle que rien ni personne n’enfermera.
Les clients se succèdent, l’affluence est matinale, il semble qu’on apprécie de me voir là, aussi gaie. Du boulanger ils me disent : c’est un homme triste. Je n’en demande pas la raison, j’attends qu’il devienne joyeux à force de me voir arriver tout humide de l’aube et salée quand le vent souffle de la mer.
En l’espace des très courts chapitres qui composent les trois parties du livre, l’autrice relie les nombreux fils thématiques qui parcourent cet ouvrage aux influences multiples, déployant ainsi un talent d’ordinaire spécifique à la nouvelle. Fable émancipatrice, Mira fait l’usage d’un érotisme ambigu pour délivrer son héroïne de ses traumatismes — jusqu’à ce que le futur prenne la forme de l’amour.
Louise Van Brabant