Marie COLOT, Le grand vertige, Slalom, 2025, 264 p., 17,95 €, ISBN : 978–2‑37554–455‑6
Pacôme est un jeune homme de 16 ans qui passe l’été dans un centre de rééducation après avoir subi une double fracture du genou dans un match de rugby. En plus d’affronter la douleur physique et la peur de ne plus recouvrer son niveau d’avant, il doit accepter d’avoir une colocataire de 79 ans, faute de place disponible avec un(e) jeune de son âge. Gysèle est une vieille dame volubile adorable passionnée de romans à l’eau de rose et Pacôme doit composer au quotidien pour s’aménager des petites bulles de silence et d’intimité, ce qui nous donne à lire des dialogues parfois piquants.
- C’était fabuleux et si émouvant ! Tu devrais le lire, Pachou.
- Je suis pas à ce point au bout de ma vie.
- Avec un livre, le temps passe plus vite, je te le garantis.
- Je préfère dormir.
- C’est dommage, tu apprécierais sûrement : la couverture indique « Pour les sportifs » !
- Pourquoi ça t’a plu alors ?
La sortie de notre rugbyman se profilant à l’horizon, Cédric, son ergothérapeute, propose un nouveau défi à six jeunes du centre : parcourir 20 kilomètres en tandem en unissant leurs forces avec leur partenaire. Pacôme découvre qu’il va faire équipe avec Cassiopée, dont il tombe amoureux au premier regard. D’un tempérament plutôt discret et timide, il accumule les maladresses pour approcher l’élue de son cœur, qui ne desserre les dents que pour mordre. Elle est apparemment en colère contre la terre entière, ce qui complique leur collaboration pour leur défi sportif.
Heureusement que Pacôme apprécie la compagnie des personnes âgées. Cela lui permet de tisser un lien particulier avec Gysèle, mais aussi Monsieur Filippi, un vieil homme qui ne reçoit aucune visite et auprès de qui il peut se livrer sans fard. C’est que les entraînements avec Cassiopée sont tendus et qu’il n’est pas évident de vivre les émois du premier amour qui obsède. Pacôme vit des montagnes russes émotionnelles, accentuées lorsqu’il quitte le centre et peut enfin retourner sur le terrain. Un constat s’impose alors à lui : il n’est plus le même, il découvre avec étonnement des facettes de sa personnalité et se sent bousculé par tous ces changements.
Dans ce nouveau roman pour adolescents, Marie Colot nous donne à lire dans un style fluide une histoire très sensible et touchante où l’on peut entendre la voix de chaque personnage particulièrement bien caractérisé. Pacôme vit une épreuve initiatique où l’expérience de la perte rebat le jeu de cartes pour façonner son identité dans une direction nouvelle. La relation amoureuse entre les deux héros est très intéressante dans la mesure où elle sort des sentiers battus : ici, nous découvrons une histoire qui éclot à peine car une des deux personnes n’est pas prête à vivre l’amour, trop imprégnée encore par une blessure profonde. Pacôme vit ses premiers deuils dans ce récit et il peut heureusement compter sur les perles de sagesse qui le soutiennent dans les épreuves.
Si je me fie à mon expérience, dans la vie, en cas de malheur, il existe deux options : patienter jusqu’à ce que le temps et le quotidien fassent leur travail ou empoigner la tristesse et décréter qu’elle ne régente pas tout. Cette seconde alternative nécessite beaucoup plus de courage. C’est un véritable défi. […] Tu es jeune et formidable. Je suis certaine que tu es capable de maintenir ton chagrin à distance, comme les adversaires que tu laisses derrière toi, un ballon dans les mains.
J’en suis moins persuadé qu’elle, et elle poursuit avec conviction :
-L’essentiel est de découvrir ce qui te donne de l’élan. Le rugby ou autre chose, peu importe. Je te garantis que si tu déniches ce qui te fait vibrer au fond de toi, ton énergie, ta joie et tes espoirs resurgiront. Ils seront toujours là et ils ne te quitteront pas si tu décides, coûte que coûte, de les chérir.
Le grand vertige est un roman doux et lumineux sur le vertige de l’amour et de la vie. Il nous rappelle que même si nos ados font une tête de plus que nous et sont bâtis comme des molosses, ils n’en sont pas moins vulnérables face aux aspects plus âcres de la vie, qu’ils ne sont pas encore prêts à affronter seuls. Une invitation à veiller sur eux à leur insu avec notre regard bienveillant…
Séverine Radoux
Plus d’information
- Marie Colot, la preuve par 9 (romans)! (Le Carnet et les Instants n°192, 2017)
- La fiche de Marie Colot