François JACQMIN, Un ciel unique, suivi de Le livre du moi, Édition et préface de Gérald Purnelle, Taillis Pré, coll. « Ha ! », 2025, 146 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87450–239‑2
Les éditions du Taillis Pré poursuivent avec régularité et sous la direction de Gérald Purnelle, leur contribution à la publication des œuvres poétiques de François Jacqmin (1929–1992). Rééditions et inédits (L’œuvre du regard, 2012 ; Le Domino gris, 2017 ; Stèles, 2019) viennent compléter les parutions aux Archives et Musée de la Littérature d’un premier volume d’œuvres complètes (L’amour la terre, 1946–1956, 2022) et d’un deuxième consacré aux artistes (Écrits sur l’art et les artistes, 1954–1991, 2023). Si l’on y ajoute les rééditions en Espace Nord de Les saisons et Le livre de la neige (tous deux en 2016), on peut considérer que l’accès à la production écrite de l’ancien membre du groupe Phantomas est aujourd’hui largement facilitée, d’autant que d’autres recueils posthumes sont également sortis de l’imprimerie ces dernières années (à La Pierre d’alun, au Tétras-Lyre).
Au Taillis Pré paraissent donc à présent deux ensembles de textes, non datés, mais dont Gérald Purnelle pense pouvoir situer l’écriture aux alentours de 1969. Le premier, Un ciel unique, est constitué d’un ensemble dactylographié, sans retouches, assez uniforme dans sa présentation pour envisager qu’il forme bien un tout. Le second, Le livre du moi, comporte pour une bonne part des textes publiés, sous le titre autrement anodin de Poèmes, dans le n° 85 de la revue Phantomas en 1969.
À établir ce relevé éditorial non-exhaustif, on mesure d’une part les efforts réalisés dans cette entreprise de divulgation ou de remise en lumière de l’œuvre de Jacqmin, et d’autre part l’abondante quantité de pages écrites, poèmes, aphorismes, proses, disséminées dans des fardes par l’écrivain, retrouvées et inventoriées après son décès, disponibles aux AML.
Risquons également une forme de cousinage entre Jacqmin et le Portugais Fernando Pessoa, qui lui aussi laissa une malle où se retrouvèrent entassées les centaines de pages écrites, publiées ou non, par lui-même et ses nombreux hétéronymes (Alexander Search, Bernardo Soares, Alvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, d’autres encore). Une grande partie de son œuvre resta confidentielle et ne sortit de la malle miraculeuse qu’après sa mort, pauvre et méconnu en dehors des cercles littéraires, en 1935. D’autres parallèles existent : Jacqmin, comme Pessoa, fit des études en anglais, durant la Seconde Guerre, et écrivit comme lui ses premiers textes dans cette langue qu’il admirait tant, au point d’en oublier (presque) sa langue maternelle, le français. Pessoa aimait fréquenter des cercles secrets. Le poète liégeois se lia à plusieurs petits groupes, littéraires, artistiques ou de réflexion, comme « Le Club des Génies » ou les « Sept Types en or » de Phantomas, dans la revue desquels il publia, plutôt parcimonieusement. Pessoa eut le même type de relations sociales, et gagna matériellement sa vie en tant qu’employé – tout comme Jacqmin, qui ironiquement titra l’un de ses premiers « vrais » recueils, L’employé, paru en 1967 chez Temps mêlés, la revue d’André Blavier.
La question de la publication posthume de textes et poèmes inédits de François Jacqmin a déjà été antérieurement soulevée. Dans l’absolu, on peut toujours rappeler que sans son ami et exécuteur testamentaire Max Brod, nous ne connaitrions rien de l’œuvre ni du génie de Kafka. Même situation pour Pessoa, dont certains recueils devenus des classiques (Le livre de l’Intranquillité) ont été reconstitués ou composés à partir de manuscrits pas toujours explicitement réunis du vivant de l’auteur. Chez Jacqmin, la situation s’avère parfois complexe, et lui-même ne manque pas de le souligner à nouveau dans ces deux recueils. Il publia peu car il n’était jamais satisfait de ses poèmes. Il assure à plusieurs reprises que l’écriture est une voie sans issue face à ses tourments existentiels ou métaphysiques :
depuis quand puis-je / désigner les choses / sans montrer / ma propre aberration / l’obscurité / de mes propos est ma propre preuve / mon étouffement !
Ou encore
le berceau du mot / est inhabitable !
Gérald Purnelle souligne en préface certains caractères dans ces écrits : l’utilisation répétée des doubles points de ponctuation, du point d’exclamation, la présence récurrente d’un « o » emphatique en début de vers (qui du coup introduit une préciosité peu courante chez ce maitre de l’épure), ou encore des fulgurances (qui semblent parfois imprécises ou trop précipitées). L’angoisse, la panique, le chaos, le temps qui brutalise, la rupture de l’être intérieur, l’impossibilité d’un apaisement intime envahissent de manière quasi obsessionnelle ces textes poétiques. On peut, comme son préfacier le pense, se réjouir de ces connaissances et des découvertes qu’elles impliquent, tant sur l’œuvre que sur l’homme. On peut également éprouver quelques réserves à lire cette éprouvante mise à nu.
Alain Delaunois