Faire corps-ale

Caroline BOUCHOMS, Vénus impudiques, MaelstrÖm reEvolution, coll. « Bookleg », 2025, 56 p., 3 €, ISBN : 9782875055163

bouchoms venus impudiquesAvec Vénus impudiques, ce « seul en scène » couché sur papier, Caroline Bouchoms déploie un origami de 21 pliages. Elle confronte sa voix à celles d’autres femmes pour déplier une réflexion autour de son rapport au corps, sa maternité non désirée et les injonctions sociétales pesant sur ces choix.

Il sera question de réconcilier, avant d’inventer, d’apaiser, de soigner, d’écouter, avant de créer, de détruire les visions dichotomiques du monde, avant de le renouveler. Quoi de mieux alors que d’y ajouter un liant musical ? La durée de l’album lancé, après la courte préface, correspond d’ailleurs à celle de la lecture. Comme une valse souple, les notes s’étendent ou s’amenuisent au gré de la création : lorsque les mots qui « dansent dans [s]on ventre grimpent dans [s]a tête », Caroline Bouchoms les accueille et baisse le son de son ordinateur.

Le point de départ macroscopique nous resitue et bouscule nos ancrages. Nous flottons « dans l’écrin de la vie », sur une planète qui elle-même « flotte comme un œuf dans le ventre obscur de l’Univers ». Il annonce le point de départ microscopique du recueil : Caroline Bouchoms constate qu’elle aurait dû être réglée il y a quelques jours et les craintes liées à la maternité fusent (ne pas aimer l’enfant, vouloir l’abandonner, polluer la planète), générant une angoisse communicative. Pourtant, à la page suivante, le décentrage apaise : l’œuf, « dans toutes les cosmogonies », est « le premier principe d’organisation qui succède au chaos ».

Déboussolée par cet événement inattendu, munie de son dictaphone, Caroline Bouchoms a amassé des réponses multiples aux questions lancinantes, à même de nourrir une réflexion fluide et analytique. L’accouchement devient « un passage de l’intérieur vers l’extérieur » et a un pouvoir transformateur : les groupes d’amis changent, au gré des naissances, les amis-parents ne comprenant pas toujours les amis-nullipares, et vice-versa.

Des questionnements et des paradoxes subsistent. Que faire des injonctions présentes (en gras, en un bloc indestructible, dans le texte, « Tudoisfairedesenfants ! ») en contradiction directe avec les « Tu as bien raison » rétorqués, durant l’enfance, lorsque l’autrice assurait déjà ne pas vouloir d’enfant ? Pourquoi vouloir tout tester, y compris nos ventres pleins ou vides, puisqu’on dit qu’on « attend famille », pourquoi ne pas juste « attendre et vivre » ? Est-ce que ceux qui n’ont pas d’enfants n’ont en fait jamais quitté l’enfance et deviennent des enfants vieux ? « Est-ce qu’on ferait des enfants dehors parce qu’on aurait abandonné son enfant dedans ? ». Est-ce que, comme Nancy Huston l’avance dans son Journal de la Création, « les femmes qui auraient manqué de mère auraient plutôt tendance à renoncer aux possibilités de leur corps pour rendre possible la vie de l’esprit ? ».

L’oreille, à nouveau, vient ensuite relancer la plume. Caroline Bouchoms écoute une musique de son enfance et fait surgir son enfant intérieur de douze-treize ans, passionnée de judo puis de mysticisme, désincarnée, perplexe face au désir que son corps, qui en parait dix-huit, génère.

Les Vénus impudiques des enregistrements, par leur nom, se placent dans une lignée historique. Véritables statuettes contemporaines, ces femmes se confient sur ce que représente leur corps pour elles : un « outil de travail sacré », un « moyen de communication avec la vie », « l’impermanence » ou encore « la beauté ». Pour certaines, la maternité, en tant que processus de mutation qui laisse des traces socialement acceptées, est venue les réconcilier avec ce dernier.

Retranscrire les voix puis nourrir le papier de la sienne. À la suite de ces définitions, Caroline Bouchoms y greffe la sienne : « Mon corps, c’est mon temple, la petite grotte de mon âme (…) Mon corps me fait souffrir. Beaucoup. Je crois que c’est pour me garder dedans. Parfois, je n’ai pas envie. Je préfère sortir. Aller me promener, voir ailleurs. Observer le monde par les yeux d’un oiseau, sentir le vent sur les plumes, traverser les nuages. Me glisser dans la sève d’un arbre, au cœur d’une plante ». Et si la maternité désirée était cette prise de liberté, cette perte d’identité et l’accueil d’un « espace qui contient tout » ?

Par une remise en perspective historique et culturelle, Vénus impudiques prouve l’absurdité des injonctions sociétales portant sur un élément aussi mouvant, intime et multiple que le corps et valide et sublime chacune de nos définitions, passées, présentes et futures.

Fanny Lamby

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