« Chaque jour un pas de plus vers moi »

Bo RAINOTTE, Biche Boy : jour­nal intime­ment poé­tique, Mael­strÖm reEvo­lu­tion, 2025, 290 p., 17 €, ISBN : 9782875055248

rainotte biche boySix par­ties, cinq prénoms, une playlist (et une pré­face de Lisette Lom­bé), des cen­taines d’entrées de jour­nal intime – devenu extime à la faveur de la pub­li­ca­tion – piquant les années écoulées entre 1991 et 2024 : Biche Boy est le réc­it de la quête de soi de l’artiste Bo Rain­otte.

1 jan­vi­er 2001 23h35 (17 ans)

J’ai envie d’écrire pour ne plus penser, j’ai envie d’écrire pour m’empêcher de crier, de pleur­er. L’air de rien, j’ai besoin d’amour.

Si l’ouvrage racon­te une expéri­ence pro­fondé­ment per­son­nelle et pour­rait dès lors laiss­er les lec­tri­ces et lecteurs sur le bord du chemin, la sincérité pro­fonde qui émane de ces pages ne peut que retenir l’attention de qui s’y aven­tur­era. Biche Boy touche à l’universel en ce qu’il est porté par la voix d’une per­son­ne entravée par les injonc­tions et les con­ven­tions de notre société cis-hétéro-nor­mée, tant en matière d’identité que de rela­tions amoureuses.

Acteur·ice, man­nequin, poète, réalisateur·ice, prof, vendeur·euse…, Bo Rain­otte a con­nu autant de vies que sa per­son­nal­ité compte de facettes. Notam­ment con­nu du pub­lic pour son pro­jet Biche de Ville né en 2019, il déploie avec ce pre­mier livre la pas­sion des mots qui l’anime depuis l’enfance. Biche Boy est une plongée dans son intéri­or­ité portée par la can­deur d’une enfance-ado­les­cence qui per­dure de n’avoir pas été vécue en har­monie avec son « soi », en l’absence de mod­èles pour celleux qui ne se recon­nais­sent pas dans les rôles qu’on a con­stru­its pour elles et eux – absence d’entre-deux, néces­sité de choisir un camp. Cette recherche ardente d’authenticité cul­mine avec le réc­it de son par­cours de tran­si­tion, de la manière dont celui-ci s’inscrit dans la chair et dans l’espace.

16 sep­tem­bre 2007 (24 ans)

Je ne suis pas prête à pli­er mes espoirs en qua­tre et à les four­rer dans la poche d’un jeans que je ne remet­trai plus. Je veux respir­er mes rêves à pleins poumons et avaler de la crasse, je veux pleur­er mon feu sacré sur mes joues, je veux être ce que je suis.

Chan­sons, poèmes en prose ou rimés, mes­sages lancés au monde, à un ex, à un vio­leur, à des ami·es, à la famille, à un amour…, côtoient les let­tres adressées aux instances sub­sid­i­antes, aux employeurs et insti­tu­tions-parte­naires poten­tielles que l’auteur sol­licite pour faire vivre ses pro­jets – et rem­plir son fri­go. Car le livre abor­de une quan­tité de ques­tions qui sont autant de prob­lèmes de société : com­ment sur­vivre lorsqu’on est artiste sans statut (ou même avec), lorsqu’on étouffe dans les petites cas­es gris­es du salari­at, qu’on veut pass­er un mes­sage dont la forme nous échappe, qu’on est une per­son­ne assignée femme à la nais­sance et qu’on ne veut pas d’enfant, qu’on arrive trop tôt ou trop tard ?

Vous voulez savoir.
Vous voulez com­pren­dre.
« Parce que tu com­prends, si tu veux que je te respecte, il faut que je com­prenne.
Tu dois com­pren­dre quand même que les autres ils com­pren­nent pas. »
[…]
Nos dif­férences ne sont pas des excus­es pour nous haïr mais des richess­es qui nous relient. Quand je par­le de moi je par­le de toi. Je ne suis pas au cen­tre, je ne suis qu’un miroir, un reflet qui bous­cule tes cer­ti­tudes.

La san­té men­tale occupe une place impor­tante dans ce réc­it de vie au long cours. Car il faut faire face au sex­isme, puis à la trans­pho­bie ordi­naire qui prend les atours de la bien­veil­lance mais n’est qu’une manière de lim­iter la lib­erté de l’autre en le ramenant à l’étiquette qu’on a choisie pour lui. Il y a beau­coup de larmes, de tristesse et de colère, il y a le trou noir du burn out, la douleur d’un corps qu’on ne recon­nait pas comme sien, et puis celle des opéra­tions pour par­venir à « dessin­er ses pro­pres con­tours ». Mais il y a aus­si l’amour qui tra­verse le temps et les tem­pêtes (« j’aime ta peau si fort que j’en serre les dents »), et la sol­i­dar­ité des adelphes à peine ren­con­trés – puis cette réponse en forme de punch­line ten­dre : « tes avis non-sol­lic­ités rem­place-les par de l’amour gra­tu­it à faire chialer ».

7 mars 2021 17h55 (37 ans)

Chaque semaine j’apprivoise un peu plus ce nou­veau corps ou plutôt mon corps, celui qui était caché en dessous, celui dont je rêvais, celui que je voy­ais par­fois en plis­sant les yeux devant le miroir. Chaque jour un pas de plus vers moi.

Bo n’est pas un « garçon man­qué » mais un « trans réus­si ». Biche Boy est le livre d’une vie démul­ti­pliée : on souhaite à son auteur (et on sait, après avoir tra­ver­sé toutes ces années avec lui, que ce sera le cas) de con­tin­uer à se réin­ven­ter, de con­tin­uer à pro­pos­er au monde les vagues et les marées de son univers intérieur.

Louise Van Bra­bant