Alors que le nouveau numéro du Carnet et les Instants consacre un important dossier à des entretiens littéraires, notre série d’été « Parole d’écrivaine » invite à (re)découvrir des interviews qui ont forgé l’histoire de la revue. Chaque dimanche, jusqu’au 17 août 2025, un auteur, une autrice a la parole.
Deuxième épisode : Nicole Malinconi.
Dans cet entretien paru en 2008 (n°151) et mené par Daniel Arnaut, Nicole Malinconi parle de son dernier livre de l’époque, Vous vous appelez Michelle Martin, et de la controverse qui a entouré la parution de cet ouvrage, fruit d’entretiens avec la complice et ex-épouse de Marc Dutroux.
Écrire l’insoutenable
Nicole Malinconi est un auteur discret dont l’œuvre, unanimement reconnue pour ses qualités littéraires et humaines, s’est élaborée loin de tout tapage médiatique. La publication de Vous vous appelez Michelle Martin, chez Denoël l’a projetée brusquement sous les feux de l’actualité. Le Carnet et les Instants a voulu faire le point avec elle sur un ouvrage qui suscite la controverse et appelle le questionnement.
Le Carnet et les Instants : Parlons d’abord des conditions matérielles dans lesquelles ce livre s’est fait. Vous avez choisi de ne pas enregistrer les conversations ni prendre de notes sur le vif, mais de les restituer de mémoire. Or, pour certains de vos autres livres, l’écriture a été précédée de la prise de notes.
Nicole Malinconi : Quand on va visiter quelqu’un en prison, on doit déposer ses affaires dans un casier, on passe dans un détecteur. Je l’ignorais. Donc j’ai rencontré Michelle Martin les mains vides, et quand je suis rentrée chez moi, j’ai écrit dans l’urgence ce que j’avais gardé. Par la suite, j’ai décidé de continuer à faire ainsi, parce que le vif de la parole m’importait plus que la fidélité à un enregistrement ou à des notes, je ne voulais pas d’une retranscription ou d’une sorte de compte rendu, pour l’écriture. Pour Hôpital silence non plus je n’ai pas pris de notes. Bien sûr, ainsi des choses se perdent, mais je fais confiance à ce que la mémoire conserve.
Vous dites à un moment, vers la fin du livre, que vous ne vous souvenez plus de tout ce qui s’est dit.
Oui, mais c’était révélateur de la confusion de tout ce qu’elle amenait. Ainsi au sujet du chien qu’elle dit avoir pleuré étant adolescente, ceci juste après m’avoir parlé de la mort des enfants. Je n’ai pu m’empêcher de lui faire remarquer qu’il s’agissait d’enfants morts, et que ce n’était pas la même chose. Ce qu’elle m’a répondu alors, je l’ai oublié, tellement j’étais bouleversée par ce que je venais d’entendre.
Comment se passait la mise par écrit de vos conversations ?
Je me dépêchais de rentrer pour noter de mémoire, et seulement après je reprenais cela dans l’écriture. J’étais très concentrée pour ne rien laisser échapper, mais je voulais que la porte soit ouverte même à l’oubli éventuel.
Vous vous adressez directement à Michelle Martin, vous lui dites « vous » plutôt que d’en parler à la troisième personne. Pourquoi ?
D’emblée, j’ai été habitée par la conviction que si elle voulait écrire, ou faire écrire, un livre, c’était pour parler de ce qu’elle avait fait, et pour qu’elle-même arrive à le comprendre. J’y allais avec ma question, qui était celle de beaucoup d’autres au moment des faits : « Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qui fait qu’une femme peut aller jusque-là pour un homme ? » Pour moi, il était évident qu’un livre, qui est un acte gratuit, n’est pas comparable aux aveux d’un procès, où l’on est dans l’obligation de parler. Si on y va avec l’écriture, c’est pour en revenir au nœud, à ce qui n’a pas été dit. L’adresse en « vous » était la recherche d’un lien avec elle, dans l’espoir que le livre allait être ça. Mais elle, elle voulait écrire sur la prison.
À un moment, vers le milieu du livre, Michelle Martin vous demande si elle peut vous tutoyer, et vous acceptez. Néanmoins, dans la suite du livre, vous continuez à employer le « vous ».
Je l’ai fait pour une raison de cohérence, mais aussi parce que dans l’écrit je tenais à marquer la distance dans la proximité qui se crée quand on rencontre une personne autour de ces questions-là. C’est un « vous » pour être avec elle, et en même temps pour la distinguer de moi d’emblée.
Vous utilisez une écriture avec certains traits de style tels que le mot « advenir » qui revient souvent, l’usage particulier que vous faites du « comme » (« ce serait comme ne pas savoir »…) ou du « là » (« cette horreur-là »…). Cette écriture, qui est par ailleurs la vôtre dans d’autres livres, était-elle la plus adéquate compte tenu du sujet abordé ?
Je n’ai jamais envisagé de l’écrire autrement, parce que cela m’est venu de l’écrire comme ça. Par exemple, le « comme » pour moi est important, parce que je n’aime pas enfermer quelqu’un ou quelque chose ou une impression dans une formule définitive. Les mots sont toujours un peu à côté, surtout ici, j’avais l’impression d’écrire sur la pointe des pieds. Je ne suis pas journaliste, ni visiteuse de prison, je suis allée là comme écrivain. La raison même de notre rencontre était un livre possible, qu’elle aurait d’ailleurs pu écrire elle-même. Elle écrivait de son côté, elle m’a fait lire des passages, mais elle ne voulait pas les publier parce qu’elle trouvait que c’était trop dans la revendication. Quant au texte que je lui ai remis, elle a jugé que rien n’était bon à publier, qu’il ne fallait pas parler de « ça ». Tant que c’était dit, il n’y avait pas de risque pour elle. Une fois les choses écrites, c’est comme si je lui tendais un miroir, à ceci près que celui qui tend le miroir se met hors jeu, alors que j’étais, moi, avec elle, parce que l’écriture m’a engagée.
Le livre est présenté comme un récit. Or tout récit suppose un enjeu narratif. Ici on a parfois l’impression d’un mano a mano entre deux personnes qui ne veulent pas la même chose. Cela introduit un élément de suspense, de dramatisation, on se demande comment cela va se terminer, qui va imposer sa volonté à l’autre. En avez-vous eu conscience en écrivant ?
Le mot « récit » vient de l’éditeur. Personnellement, je n’aurais rien indiqué. D’une certaine façon, ce livre est un non-livre, un livre sur l’inexistence d’un autre livre, qui aurait pu exister si elle avait dit au préalable, « je reconnais ma responsabilité et je voudrais écrire autour de la question : qu’est-ce qui, dans ma vie, m’a amenée à commettre ça ? »
On a parfois le sentiment que pour vous Michelle Martin n’en dit pas assez. Qu’aurait-elle pu dire de plus dans cet autre livre qui n’a pas été écrit ?
Elle aurait pu dire tout ce qu’elle a dit de sa vie d’enfant, de son enfermement avec Dutroux en le « lisant » autrement. Tout ce qui est écrit de sa douleur à elle, ç’aurait pu être ce qui permet de comprendre comment elle a été amenée à cela, sans justifier son acte, mais en y ajoutant le regret que les victimes attendent encore d’elle aujourd’hui. Le jour où elle pourra dire : « Je porte cela jusqu’à la fin de mes jours et je le regrette profondément », elle aura ce regard.
Vous faites part à plusieurs reprises de sentiments que vous éprouvez : vous vous dites « bouleversée », « émue ». Par quoi précisément ? Quel intérêt personnel vous a poussée à rencontrer Michelle Martin ? Jusqu’à quel point cela vous a‑t-il marquée dans votre propre existence ? Vous-même avez dit, dans vos entretiens avec Michel Zumkir, avoir eu une relation fusionnelle avec votre propre mère. On pense aussi, dans Jardin public, à ce texte où une femme est battue par son homme sans parvenir à s’arracher à sa dépendance.
En cela, ce livre-ci n’est pas très éloigné du premier que j’ai écrit. Dans les circonstances de l’hôpital où je me trouvais, beaucoup de femmes, dans un premier temps, auraient aimé qu’on ne parle pas, et qu’on procède à l’avortement comme à un acte chirurgical bénin, sans se poser trop de questions. Or c’est justement cela qui est inhumain, c’est l’avortement pratiqué de cette manière-là. Michelle Martin a été confrontée aussi à une parole sans doute très difficile à laisser advenir. Quand l’avocate de Michelle Martin m’a fait part de son vœu d’écrire, elle [l’avocate] connaissait mes livres. Il fallait en effet savoir quelque chose de cette confusion mère-fille, de ce « nous deux » où l’on est l’autre et inversement, et s’être efforcée d’en sortir, pour aller vers elle sans confusion, justement. C’est cela qui m’a décidée, après beaucoup de réflexion, à publier le livre. Ne pas le publier, c’était d’une certaine façon faire comme elle.
N’y a‑t-il pas cependant un droit inaliénable, celui de toute personne à refuser qu’on publie un livre sur elle contre sa volonté ?
J’ai un point de certitude, quant à la nécessité de le publier. Mais une certitude n’est pas l’éblouissement de la vérité unique, cela laisse des zones d’ombre. Et quand on me pose cette question, je la laisse subsister en moi comme question, en coexistence avec ce que j’appelle ma certitude. Bien sûr, il y a une manière judiciaire de voir les choses : on ne publie pas un texte sans l’accord de la personne concernée. C’est un argument que quelqu’un a utilisé pour écrire dans La Libre Belgique un article intitulé : « Une parution difficilement justifiable », qui commençait par : je n’ai pas lu le livre, mais même sans l’avoir lu, on peut affirmer cela. De ce point de vue, on peut répondre beaucoup de choses : que c’est mon texte, que Michelle Martin et moi ne sommes pas co-auteurs, que je ne révèle rien que la presse n’ait déjà largement et parfois scandaleusement publié depuis dix ans. Juridiquement, il n’y a pas d’argument pour faire interdire le livre. Mais cela ne me suffit pas, pour moi l’enjeu est ailleurs, il y a la question éthique. Et pour moi, l’éthique n’est pas dans l’application d’un règlement, elle est dans cette question : s’agissant de cette situation singulière, qu’est-ce que je trahis si je respecte le code judiciaire ? Il m’a semblé que ne pas publier le livre c’était trahir une vérité bien plus essentielle.
Vous posez « la question […] de notre possible monstruosité commune ». Pensez-vous vraiment que nous sommes tous des Michelle Martin, des Dutroux en puissance ?
Je ne crois pas qu’on est tous des monstres en puissance, mais que la capacité d’inhumanité est présente en l’homme. Même un enfant est pétri de bien et de mal, les enfants sont dotés d’une capacité de haine, de faire mal à un animal ou à un autre enfant. La haine n’est pas d’office condamnable, elle structure la personnalité de quelqu’un, elle lui permet d’aller de l’avant. Le tout est de savoir ce qu’on en fait. C’est la question que Hannah Arendt a posée sur les bourreaux nazis, sur la banalité du mal. La monstruosité vient de la capacité de clivage, c’est-à-dire de ne pas vouloir voir ce que l’on voit ou de faire comme si on ne savait pas ce que l’on fait. Cela dit, si Dutroux m’avais demandé d’écrire un livre avec lui, je n’aurais pas accepté. Chez Michelle Martin, j’ai présupposé, à tort peut-être, la capacité de sortir de l’aveuglement sur sa responsabilité. Il y a un livre qui m’a beaucoup impressionnée, Au fond des ténèbres, par Gitta Sereny. Elle a rencontré le commandant de Treblinka quand on l’a arrêté au Brésil et qu’on a fait son procès dans les années 70. Elle lui a demandé s’il acceptait de parler de sa vie, elle voulait comprendre ce qui l’avait amené à jouer le rôle qu’il avait joué. Il a accepté. Il est revenu sur les camps, sur les détails de l’organisation, il a dit qu’il avait obéi aux ordres, que s’il avait refusé, sa femme et ses enfants auraient été menacés. Mais jamais un mot de regret. Quand elle lui parle des enfants qu’on mène à la chambre à gaz, il la regarde d’un air étonné, comme si ce n’étaient pas des enfants, pas des êtres humains. De même, Robert Antelme écrit que ce qui dérangeait au plus haut point les nazis, c’est qu’il n’y a qu’une seule espèce humaine, qu’eux et nous sommes de la même espèce. Il y a chez certains une capacité d’effacement de ce qu’ils ont fait, au point qu’ils se demandent : quelle est cette question que l’on me pose ?
Avez-vous envisagé à certains moments de renoncer à votre projet ?
Quand je lui ai écrit pour dire que j’allais finalement publier le livre, j’ai reçu une lettre de son autre avocat, me disant de ne pas publier, auquel cas il se verrait obliger d’entamer une procédure judiciaire. Je n’ai cependant pas renoncé. Mais il n’y a jamais eu de suite.
Outre l’éditeur, d’autres personnes ont-elles lu le manuscrit ? Avez-vous été soutenue dans votre démarche par votre entourage ?
Je ne l’ai fait lire qu’à des personnes très proches, parce que je ne voulais pas en parler avant d’avoir décidé quelque chose, et même quand j’ai décidé de publier le livre, je n’en ai pas parlé, parce que je ne voulais pas que la presse se saisisse d’un bruit pour en faire du sensationnel – ce qui a quand même eu lieu.
Y aura-t-il pour vous un « avant Michelle Martin » et un « après Michelle Martin » ?
C’est encore trop tôt pour le dire, mais, oui, je crois. Quand j’écris que ce livre ne me laissera pas indemne, les gens croient que cela m’a traumatisée, que je faisais des cauchemars, etc. Ce n’est pas le cas du tout. Au moment où j’écrivais, j’étais tenue par l’écriture, je vibrais, j’étais intéressée. Une femme qui a fait ce qu’elle a fait et qui accepte d’en parler, au point d’envisager d’en faire un livre, c’est du vivant, il n’y a pas de quoi en faire des cauchemars. Les insomnies, je les ai eues après, quand j’ai dû prendre ma décision, et aussi quand j’ai vu comment la presse se saisissait de la chose, en dénaturant les propos, en mettant le livre dans la rubrique judiciaire. J’ai dû refuser des interviews, pas du tout par mépris pour les émissions, mais parce que cela aurait morcelé, découpé la matière. Après le rush médiatique est venu le temps d’une certaine réserve, de la part du monde intellectuel cette fois, ce qui m’a atteinte davantage. Il y a une espèce de boycott de la part du public, qui est peut-être dû à cette rage médiatique. Peut-être, du fait même qu’il pose une question sans forcément donner de réponse, le livre a‑t-il un côté trop dérangeant ?
Daniel Arnaut

