Maitre et Slave

Jean-François MORTEHAN, Ter­reur sur Liège, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 312 p., 20 €, ISBN : 9782874899683

mortehan terreur sur liegeNous sommes à Liège, fin des années 1980.  Jacques Saint-Paul est pro­fesseur d’Histoire et de langues slaves au sein de l’université de sa ville. Il campe un quin­quagé­naire élé­gant, nan­ti et sûr de lui, respectable et respec­té, dont les écrits et les inter­ven­tions font autorité. Nous le croi­sons alors qu’Il déam­bule comme il le fait volon­tiers dans les rues de la Cité ardente où les pas­sants qu’il domine de sa haute taille se pressent, à quelques semaines des fêtes de fin d’année. En début d’année académique, faisant fi des us et cou­tumes uni­ver­si­taires, le recteur lui a présen­té sans crier gare son nou­v­el assis­tant, Yvan Roubatchev, citoyen russe en exil.

Fin con­nais­seur des langues slaves et par­fait bilingue, ce dernier lui donne à présent pleine sat­is­fac­tion, mais les con­di­tions de son arrivée restent mys­térieuses, tout comme les recherch­es qu’il mène en marge de son horaire d’enseignement. Il a obtenu des autorités uni­ver­si­taires le droit d’investir un local dans les murs de l’Émulation, un bâti­ment tout proche. Il y mène des activ­ités noc­turnes et bruyantes qui intriguent la concierge et ajoutent au mys­tère qui entoure le per­son­nage. Avec Jacques Saint-Paul, il se mon­tre avare en infor­ma­tions pré­cis­es sur l’objet de ces travaux. Il est ques­tion de recherch­es sur l’indo-européen et sur des ours géants, mais la con­fu­sion ne se lève guère à mesure qu’il en par­le, remet­tant à plus tard des expli­ca­tions plus com­plètes. Son strat­a­gème, et l’aura mag­né­tique qu’il dégage, exer­cent une fas­ci­na­tion qui lui per­met de pren­dre peu à peu l’ascendant sur celui qui devrait être son maitre. Tant et si bien que Roubatchev parvient à con­va­in­cre Saint-Paul de s’associer à son œuvre et de par­ticiper au cours de la nuit du nou­v­el an à une opéra­tion d’envergure au terme de laque­lle tout lui sera expliqué. Il devra n’en rien dire à son épouse qui l’attend, rester dans son bureau pro­fes­so­ral, décrocher le télé­phone quand il son­nera, récep­tion­ner des infor­ma­tions et les trans­met­tre, puis suiv­re des instruc­tions qui vien­dront en temps voulu. Pris au jeu, le pro­fesseur posé se mue en agent secret, puis en guer­ri­er, entrainé dans une aven­ture dont l’issue devient d’heure en heure plus incer­taine et dan­gereuse.

Avec ce roman inso­lite, Jean-François Morte­han mène la danse du mys­tère jusqu’à la dernière page. De Jacques Saint-Paul, qui a tout du bour­geois bardé de cer­ti­tudes, il bas­cule le des­tin et nous entraine du même coup dans une folle aven­ture au déroulé improb­a­ble. Puisant dans ses sou­venirs per­son­nels et dans le con­texte de l’URSS finis­sante, il fait revivre avec Ter­reur sur Liège un temps tout à la fois proche et si dif­férent, prenant un plaisir évi­dent à évo­quer la ville d’alors, ses ambiances et son pat­ri­moine avec un réal­isme qui offre un con­tre­point à l’étrangeté de l’intrigue. Quant à l’écriture qui lui donne vie, elle se déploie dans un reg­istre soigné, presque guindé par­fois, qui con­tribue à faire de ce roman inclass­able un univers sin­guli­er dont on a peine à s’extraire la dernière page tournée.

Thier­ry Deti­enne