Les quatre saisons d’Harry Szpilmann

Har­ry SZPILMANN, La vie frag­ile, Tail­lis Pré, 2025, 122 p., 18 €, ISBN :  9782874502422

szpilmann la vie fragileDes fois, les gens qui écrivent, ça peut être rad­i­cal. Très rad­i­cal. Déci­dant, par­fois con­sciem­ment, par­fois pas, de jouer avec les codes du genre. Repous­sant, ou met­tant en ques­tion, les lim­ites, par exem­ple, de la poésie, de ce qu’on pense générale­ment être la poésie. C’est sou­vent impres­sion­nant. Spec­tac­u­laire. Har­ry Szpil­mann est rad­i­cal mais ne joue pas du tout dans ces eaux-là. Sa rad­i­cal­ité, je la trou­ve, per­son­nelle­ment, dans ses par­tis-pris exis­ten­tiels. Har­ry Szpil­mann ne se préoc­cu­pant pas du tout de “révo­lu­tion­ner son art”. Ne cher­chant pas du tout à “séduire”. Pas d’allusion, chez lui, dans sa Vie frag­ile, aux grandes thé­ma­tiques du moment, poli­tiques, envi­ron­nemen­tales, etc. Pas de retour, non plus, aux sen­sa­tions du corps.

Lire La vie frag­ile, ce serait comme lire le livre d’un poète qui se serait, rad­i­cale­ment, débar­rassé du monde matériel, con­cret, des choses et sit­u­a­tions, bonnes ou mau­vais­es, qui nous englu­ent ou, au con­traire, nous ren­dent nos vies ici-bas momen­tané­ment sup­port­a­bles. Inutile, donc, de chercher, dans La vie frag­ile, des allu­sions à une pre­mière gorgée de bière ou au dernier enreg­istrement en date des chants d’Hildegarde von Bin­gen. Il n’y en a tout sim­ple­ment pas.

Que reste-t-il, alors, à dire/écrire une fois débar­rassé de toute la matéri­al­ité du monde, de toutes les matières du monde ? De tout le vis­i­ble et audi­ble ? De tout le tan­gi­ble et des sec­ouss­es et séismes qu’ils lais­sent dans le corps ? Car voilà bien le pari d’Harry Szpil­mann et de sa Vie frag­ile : nous faire part de son expéri­ence, de sa façon bien à lui d’être au monde avec nous, à mille lieues des fal­balas, du strass et des pail­lettes, à mille lieues des rires et des pleurs.

Pas sim­ple à faire : qui, par­mi nous, est encore sen­si­ble à ces vieilles façons, qua­si mys­ti­co-philosophiques, de con­sid­ér­er la vie, le sim­ple fait d’être en vie ? Des allumés. Des allumées. Ou, plus pos­i­tive­ment, des êtres qui, con­sciem­ment ou pas, sont émus, mis en mou­ve­ment, dès qu’ils entendraient les mot frémisse­ment, grésille­ment, scin­tille­ment. Des êtres sen­si­bles, par­fois sans le savoir, à la couleur de l’air. Au trem­blé et aux lentes pul­sa­tions. À la flu­id­ité des choses. Je pense ceci : tout le monde est sus­cep­ti­ble de com­pren­dre ça. Tout le monde est assez ani­mal pour sen­tir ça.

Mais com­ment dire en mots ces peu ? Ces impondérables ? Com­ment don­ner corps à ces corps générale­ment inaudi­bles et invis­i­bles, au bord du silence ?

Le par­ti-pris esthé­tique d’Harry Szpil­mann est, ici aus­si, rad­i­cal : La vie frag­ile s’inscrit dans les tra­di­tions poé­tiques et lit­téraires. Les poèmes y sont courts, dix vers max­i­mum ou para­graphes de quelques lignes. Les poèmes regor­gent de métaphores et de for­mules gram­mat­i­cales répétées en boucle. Les poèmes jouent avec la nature, avec des mots générale­ment réservés à la nature : pierre, bleu, mer, lumière, ombre, ouvert frémisse­ment, scin­tille­ment. Mots don­nés comme autant de points de repère, autant de points d’ancrage, nous per­me­t­tant d’entrer dans l’univers Szpil­mann, dans sa façon très sin­gulière, très con­crète et très abstraite, d’être là, par­mi nous, dans le monde.

Répar­tis sur un an, façon japon­aise, sur qua­tre saisons, les poèmes nous dis­ent l’aventure de l’ombre et de la lumière. De l’éternel com­mence­ment à l’éternel dis­pari­tion. Une coda, très brève, clô­ture le recueil, insis­tant sur le retour prochain des scin­tille­ments. L’éternel retour des choses n’est pas loin.

La vie frag­ile est un recueil écrit par un équilib­riste. Un maitre dans l’art de nous faire sen­tir et ressen­tir des choses et des visions très abstraites. À mille lieues, a pri­ori, de nos préoc­cu­pa­tions quo­ti­di­ennes. Nous tra­ver­sant, pour­tant, toutes et tous. Comme si La vie frag­ile était à la fois un recueil sin­guli­er et uni­versel. À lire sur une plage, l’été ? Mais oui ! Pourquoi pas ?

Vin­cent Tholomé

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