L’art comme passion

Roger Pierre TURINE, Mort aux vach­es ! Réc­it et por­traits. De Brassens à Soulages, Tan­dem, coll. « Alen­tours », 2025, 225 p., 20 €, ISBN : 9782873491598

turine mort aux vachesSous un titre qui affiche sa veine anar­chiste, le cri­tique d’art Roger Pierre Turine livre ses mémoires, un par­cours de vie ryth­mé par la pas­sion de la lib­erté, des arts plas­tiques, de l’amitié. Évo­ca­tions de sou­venirs, de ren­con­tres déci­sives en ami­tié, en amour, dans le domaine de l’art, por­traits de con­nais­sances, d’artistes, car­togra­phie d’un pas­sion­né qui embras­sa le sport avec fer­veur avant de se tourn­er vers la chan­son et, ensuite, les beaux-arts, Mort aux vach­es ! Réc­it et por­traits. De Brassens à Soulages brûle d’un souf­fle indomp­té, d’un pari pour tout ce qui inten­si­fie l’existence. Le catal­y­seur de sa pas­sion pour les arts plas­tiques porte un nom, une date, un lieu : en 1956, un des pro­fesseurs du col­lège Saint-Michel, le père de Gruben, preste un cours sur Vin­cent Van Gogh, sur le tableau Por­trait de Camille Roulin, ouvrant au futur cri­tique le chau­dron mag­ique des beaux-arts.

Nul ne vient de nulle part et nos actes les plus beaux béné­fi­cient d’une assise, que nous ne sommes pas seul à maîtris­er. Ce maître à penser m’avait, sans s’en ren­dre compte, inoculé un louable virus. Un de ceux qui vous aident à grandir. 

Le pont entre les sports et l’art est jeté. De chroniqueur sportif, il devient cri­tique d’art au Vif, à Arts Antiques Auc­tions, à La Libre Bel­gique à laque­lle il col­la­bore depuis près de quar­ante ans. Les coups de foudre, les embrase­ments, les ren­con­tres se suc­cè­dent mais ne se ressem­blent pas. L’amitié avec Pierre Seghers se noue à l’engouement pour des com­pos­i­teurs et inter­prètes pub­liés par l’éditeur dans la col­lec­tion « Poésie et chan­son » : Georges Brassens, Léo Fer­ré, Guy Béart.   

Grand voyageur, c’est au con­tact de per­son­nal­ités, d’événements, d’expositions, de créa­teurs qui le fasci­nent que Roger Pierre Turine devient un des cri­tiques d’art majeurs de la scène con­tem­po­raine. L’œil de Turine priv­ilégie la per­cep­tion buis­son­nière, le prisme de la sen­sa­tion dou­blé d’une con­cep­tu­al­i­sa­tion et d’une éru­di­tion en acte. Ni le souci méthodologique, ni le poids d’un savoir rog­nant les ailes ne guident sa manière unique de s’ouvrir aux univers d’artistes con­nus ou émer­gents qu’il nous fait décou­vrir. De la carte de ses ren­con­tres artis­tiques, je ne cit­erai qu’une petite poignée de noms : Pierre Soulages, Pierre Alechin­sky, Ernest-Pignon Ernest, Éric Fourez, Marie-Jo Lafontaine, Gabriel Bel­geonne, Michel Mouffe, Yves Zurstrassen, Camille De Taeye, Vladimir Yankilevs­ki, Anti­nio Segui, Ndary Lo, Barthélémy Toguo…

Chem­i­nant des galeristes aux artistes, aux musi­ciens, aux écrivains, des com­mis­saires d’exposition aux directeurs de musée, des cri­tiques d’art aux ren­con­tres déci­sives, Roger Pierre Turine nous dresse un auto­por­trait tra­ver­sé par le réc­it des ate­liers de créa­teurs à la décou­verte desquels il nous con­vie.

Un fil rouge poli­tique, esthé­tique, exis­ten­tiel tra­verse la vie de Turine et son œuvre de cri­tique d’art : la pas­sion vis­cérale pour la lib­erté, le vivre et le voir sans œil­lères, la con­nex­ion intime avec Georges Brassens.

Sur son exem­ple [Georges Brassens], mon cri de bravoure, de bravache, devint, l’est resté, mes amis le savent : Mort aux vach­es, mort aux lois, vive l’anarchie ! Une façon de penser par-dev­ers soi. Une façon de sourire face au néant. 

Ce qui vaut pour la philoso­phie de son exis­tence vaut pour son regard de cri­tique. Se libér­er des lois d’un voir cod­i­fié par nos grilles de lec­ture, se tenir à l’écart des dik­tats du marché de l’art, de l’avalement des arts plas­tiques dans le champ de la spécu­la­tion, dévelop­per une logique de la sen­sa­tion avec l’enthousiasme indé­fectible d’un défricheur armé de lucid­ité et d’humour. Un impor­tant cahi­er icono­graphique accom­pa­gne ce réc­it d’une vie con­sacrée à l’art. « L’art — fût-il d’un autre —, partagé, aide à vivre. À sur­vivre. Il est beauté. Il est réflex­ion. Il est engage­ment. Il est une voie unique. »   

Véronique Bergen