Aurélien DONY, Train-Nuit, Abrapalabra, coll. « iF », 2025, 124 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931324–03‑5
Intersectionnalisme, capitalisme de prédation, antispécisme… Les nouveaux termes ne manquent pas pour dire l’époque contemporaine, ses dérives et ses espoirs. Mais une autre voie que la conceptualisation est permise ; c’est celle qu’arpente Aurélien Dony, dont on connait les engagements, dans son dernier livre.
J’ai cru comprendre
que nous n’allions nulle part
qu’on traverse l’époque
dans une Nuit-Totale
Voilà en quatre vers tout l’argument de Train-Nuit qui, en oblique, par la métaphore filée, veut dire tout à la fois l’impuissance et la possibilité d’autre chose. Un autre chose qui ressemblerait à la non-puissance de Jacques Ellul, mais que Dony désigne prosaïquement. En parlant de cabanes, par exemple. Et ce faisant, il tisse, de page en page, un système allégorique qui cherche à exprimer, avec des mots toujours plus simples, l’aliénation de nos quotidiens : « des cabanes et puis de la terre et le ciel je dirais mais tout ça dans le Train-Nuit nous manque »
Ce train nous emporte tous, humains et non-humains (le plus proche voisin du « je » est un castor), mais chacun dans son compartiment, séparé des autres par des milliers de portes. Il illustre un destin commun mais il isole, selon cet usage qui veut qu’on s’ignore en voyageant : « et puis je mentirais / si je ne disais pas / que des wagons entiers / sont tout peuplés de cris / tout recouverts de sang / et qu’on en parle peu / au wagon d’où je viens »
Heureusement, il y a l’aube, entraperçue dans la « Nuit-Totale » et qui fait tout d’abord ressurgir des souvenirs, qui amorce les premiers espoirs. L’aube, une deuxième pierre d’angle du système allégorique construit par Dony. Tout comme la plaine, qui rappelle un autre projet récent du poète.
et l’autre cet autre humain, ce chevreuil, ce nuage, ce fleuve, ce verger
me dirait
la plaine
tu sais
vaste étendue sous le ciel quand le ciel n’est pas nuit
vaste étendue possible où galopent des bêtes avec des cornes, des bêtes avec des poils,
vaste étendue de terre sous le ciel où poser des bagages où planter des cabanes
Train-Nuit puise clairement dans le discours militant, internationaliste et antispéciste. Il lui emprunte son langage inclusif, ses points médians assumés sans fards, ses iel, ses touxstes et ses celleux, ses « fous le feu copaine ». Mais l’on reconnait aussi l’influence du théâtre de l’absurde (« Peut-être merde je suis / coincé·e entre les pages / d’un livre de Beckett ») et même de l’écriture automatique : « j’écris n’importe quoi / j’aimerais tuer le temps // Dans le Train-Nuit les heures / assassinent les possibles / ça gicle / en un million de mites »
Conçu aussi pour la scène, le récit fait la part belle aux effets d’énumération. Avec les reprises de motifs, ils peignent l’univers personnel du poète, plein d’images simples qui s’emmagasinent sous le registre du manque, à l’intérieur du Train-Nuit :
et je voyais dehors
des arbres en bosquets
des poteaux électriques plantés là dans les champs
des maisons comme des fermes au milieu des campagnes
des nuages le matin comme des lambeaux de nuit
des nuages le soir comme des perles de jour
du bétail, des chevaux, des piscines dans le jardin des riches
des autoroutes et des voitures, des buses comme des cerceaux au-dessus des collines,
des arbres, des arbres, des arbres
des moulins c’était alors des éoliennes et tout ça nous donnait de quoi rouler je pense
On passe du vers libre à la prose et de la prose au vers strict, mais toujours le texte fonce comme le train, coule comme un ruisseau. Aurélien Dony, loin de se cantonner à une forme de dramathérapie, s’affirme dans ces morceaux comme un poète de première force.
rouler loin du Train-Nuit rouler jusqu’à la plaine
rouler jusqu’à toucher d’autres corps sous le ciel
dans le tambour battant des sabots sur le sol
d’un peuple de chevaux, de chevreuils ou de biches […]
Et sur un siège seule
perdue dans un Tolstoï
une dame très vieille
qui ressemblait au fleuve
Et l’on chemine ainsi, porté par la voix de ce « je » bien sympathique, qui transporte dans son sac « un navet / une carotte / et parfois des biscuits ». Presque sans s’en rendre compte, le flux de parole, d’introspectif, devient performatif ; c’est par le poème — le « train poème » — que surgit finalement une espérance, pour citer un autre concept cher à Ellul.
D’aucuns se souviendront qu’Aurélien Dony chantait dans un groupe appelé Géminides, du nom des pluies d’étoiles filantes de décembre. Il y a quelque chose de cet ordre-là dans ce Train-Nuit qui s’efforce de faire surgir quelques lueurs dans la « Nuit-Totale ».
Julien Noël