Sergio SALMA, Vincent avant van Gogh, mise en couleur Amelia Navarro, Glénat, 2025, 144 p., 23 €, ISBN : 9782344059753
Signée Sergio Salma (scénario et dessin), mise en couleur par Amelia Navarro, la bande dessinée Vincent avant van Gogh nous plonge dans l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte du peintre avant qu’il ne se consacre à la peinture pour la révolutionner. Basée sur un solide travail d’archives, de documentations, rythmé par la correspondance de Van Gogh avec son frère Théo, l’album interroge et met en scène le parcours d’une vie, de la naissance de Vincent Van Gogh en 1853 à Zundert aux Pays-Bas, d’une jeunesse heureuse dans une famille bourgeoise aux années d’internat, d’employé dans la boutique d’un oncle marchand d’art à La Haye, de la révélation de la foi, du désir de devenir un homme d’église aux tourments existentiels, aux déceptions sentimentales, au sentiment d’échec.
L’ouvrage se termine en 1880 lorsque, âgé de vingt-sept ans, Van Gogh migre vers Bruxelles afin de s’inscrire à l’académie des Beaux-Arts. Le choix d’une narration portée par le frère ainé, nommé Vincent, mort à sa naissance, d’une focalisation sur les décennies durant lesquelles Van Gogh ne peint pas permet à Sergio Salma de sonder le mystère d’une vocation tardive, voire différée, repoussée, de dépeindre un être qui, mu par une quête d’absolu, cherche un sens à sa vie, tente de se libérer de l’emprise du père pasteur, des choix de vie qu’on lui impose.
Certains artistes sont habités par une vocation qui s’impose avec fureur dès l’enfance ou l’adolescence. D’autres, comme Van Gogh, ne répondent en rien à la figure du génie ou du talent précoce ; ils connaissent un avant et un après, une révélation qui, venant sur le tard, dessine comme une césure, un point de basculement qui place leur existence sous le signe de la discontinuité. Le démon de la solitude, le sentiment d’inadaptation, le contact avec le milieu de l’art lors des années passées dans le magasin d’art de son oncle « Goupil et Cie », les voyages à Londres, à Paris, la fréquentation des musées, la passion de la littérature campent cet avant durant lequel la quête d’un sens de la vie ne passe pas par la peinture (ou par une peinture, en latence, en gestation, qui ne se peint pas encore).
Des événements majeurs infléchissent l’existence de Van Gogh, le regard qu’il pose sur le monde et la perception de la place qu’il veut y occuper. L’événement intérieur de la fièvre mystique s’empare de lui, le pousse à épouser la vocation théologique. Dans le sillage de son père, il entend devenir pasteur, se mettre au service des démunis, alléger la souffrance des déshérités. Tiraillé entre l’étude de la Bible et le désir de s’engager auprès des corps souffrants, il échoue à devenir prédicateur. Un événement éclairant et déracinant qui le frappe a pour nom son séjour en Belgique, dans le Borinage, auprès des mineurs qu’il tente de secourir, d’évangéliser, peut-être dans l’obscur espoir d’alléger sa souffrance en apaisant les leurs. Loin de l’abstraction des versets, dans la tempête de l’expérience de la misère du Borinage, la foi brûlante le dévore avant qu’il ne s’éloigne de l’hypocrisie de l’Église et ne rompe avec le cléricalisme.
Le lien fusionnel avec Théo le sauve des gouffres. Les luttes contre l’angoisse d’exister et l’emprise du néant, les errances, les doutes quant à la voie à embrasser dessinent un portrait subtil d’un Vincent qui, d’être saisi avant l’éclosion Van Gogh, se métamorphose parfois en Vincent sans Van Gogh. Sans Van Gogh au sens où les années de formation du regard, la volonté de fusionner avec les sensations du dehors évitent encore le saut dans la matière picturale. Comme le Bildunsgroman, Vincent avant van Gogh ausculte les saisons de l’apprentissage, les étapes d’une quête qui dépasse l’homme qui s’y engage, la mutation de la chenille en papillon.
Tout au long de l’album, nous ne quittons pas le terreau de l’avant, l’humus des années qu’il a fallu pour observer, saisir sur le vif, mais dans sa chair aussi, le monde intérieur et extérieur, avant d’aller à la rencontre du pinceau, du chevalet, de l’œil qui descend dans les choses. Le zèle que Vincent Van Gogh met dans sa mission de se mettre au service des plus misérables trouvera une nouvelle expression, un autre terrain d’élection : la peinture, un espace de création qui nous connecte avec le sacré de la vie. Van Gogh fera de la création un enjeu vital. Après avoir soulevé le monde au-dessus de ses crises, dans un corps à corps avec l’abime, il soulèvera le régime du visible, approchant son énigme jusqu’à s’y dissoudre.
Véronique Bergen
Un extrait de Vincent Avant Van Gogh
Extrait proposé par les éditions Glénat