Sébastien FEVRY, Pêches de Géorgie, Cheyne, 2025, 85 p., 19 €, ISBN : 978–2‑84116–364‑9
Saluée par plusieurs récompenses, dont le prix Marcel Thiry en 2021 pour Brefs déluges, l’œuvre de Sébastien Fevry se dessine patiemment autour d’une géographie à la fois intime et spatiale. La cohérence qui la caractérise est renforcée sans nul doute par la fidélité aux éditions Cheyne puisque ce nouvel opus Pêches de Géorgie constitue le quatrième recueil que l’auteur publie chez l’éditeur ardéchois depuis 2018.
On pourrait dire de la langue de Fevry qu’elle est de terrain ou plutôt de territoire. Mais un territoire aux contours volontairement floutés qui se perdrait dans la brume visqueuse d’une aube d’après déluge. L’équivoque entretenue dès le titre brouille déjà les frontières et les cartes. S’agit-il des beaux fruits suaves du pêcher qui ont fait la renommée de l’état de Géorgie, au sud-est des États-Unis, ou bien de l’activité halieutique en plein essor sur les côtes de la Mer Noire ? Peu importe en somme de ne pas pouvoir se situer avec précision. C’est la marque du poète-cartographe de nous balader à travers sa géographie personnelle, comme c’était déjà le cas, entre Ostende et les plages de la Baltique, dans son premier recueil, Solitude Europe. Les méridiens et les latitudes chez Fevry sont volatiles à l’image de cette narratrice qui chahute ses souvenirs au gré des bousculades de l’Histoire.
Tu me demandais en réalité d’espionner
le bruit des bottes ennemies
dans les rues d’une ville inconnue
où un guide expliquait
que rien n’était beau dans cette ville
ni place ni monument
et que la beauté se cachait
à l’arrière des bâtiments
dans certains tunnels de métro
qu’il fallait emprunter aux heures
où l’éclairage public fonctionnait encore […]
Aux zones des confins où d’anciens conflits urbains n’ont laissé que des ruines, le poète oppose le bruissement pérenne des champs et des grèves. Les vergers épargnés, la nature qui s’incruste dans le béton armé et les rivages auxquels on accède en sautant par dessus « les palissades des chantiers navals » constituent l’envers du décor.
Campagne triste et humide, d’après nos ingénieurs.
Piquets rouillés et clôtures défaites.
Depuis qu’ils ont changé l’équipe du réacteur
la main de l’insomnie frotte les yeux de chaque visage.
Plus personne pour acheter nos pommes.
Le miel fond dans les ruches et la statue
dans sa niche ne sait dire quels sont
les animaux restés identiques à eux-mêmes
et ceux dont la présence risque de faire tourner le lait.
Au fil de ce récit poétique découpé en séquences quasi cinématographiques, le poète distille néanmoins quelques repères, quelques jalons d’une époque sans douté révolue comme des tessons de mémoires qu’une catastrophe est venue effriter. On entraperçoit ainsi l’ambiance pesante des mélodies de Satie ou encore la figure de l’astronome américaine Vera Rubin. Mais c’est à peu près tout. Le lecteur suit pourtant la trajectoire de la narration, comme dans l’attente d’un dénouement, mais le chaos est déjà là ou est sur le point d’arriver. Car, comme pour la géographie, le temps chez Fevry est aussi bousculé. Le temps du départ, celui du retour, le voyage semble inévitable mais pour aller où ?
Pauvres voyageurs dont on ne sait
si c’est ici leur premier voyage
ou s’ils reviennent en ce lieu
après avoir visité des contrées plus hospitalières […]
Au sortir du récit, le lecteur reste sur ses gardes, il sait que le poète a perçu les dangers sournois qui guettent l’époque. L’odeur des pêches se mêle à celle du pétrole ou du cambouis. Comme un arrière-gout d’huile de baleine au fond de la gorge car chez Fevry, le harpon est peut-être sur le point de remplacer la plume.
Le plus souvent
mes poèmes sont commentés
par des types âgés aux cheveux courts
qui portent des parkas militaires
et chassent la baleine au fusil à harpon.
Ils m’ont installé face à la mer, dans una cabane
Où je tricote d’horribles mensonges […]
Rony Demaeseneer