Archives par étiquette : Cheyne

De la plume au harpon

Sébastien FEVRY, Pêch­es de Géorgie, Cheyne, 2025, 85 p., 19 €, ISBN : 978–2‑84116–364‑9

fevry peches de georgieSaluée par plusieurs récom­pens­es, dont le prix Mar­cel Thiry en 2021 pour Brefs déluges, l’œuvre de Sébastien Fevry se des­sine patiem­ment autour d’une géo­gra­phie à la fois intime et spa­tiale. La cohérence qui la car­ac­térise est ren­for­cée sans nul doute par la fidél­ité aux édi­tions Cheyne puisque ce nou­v­el opus Pêch­es de Géorgie con­stitue le qua­trième recueil que l’auteur pub­lie chez l’éditeur ardé­chois depuis 2018. Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran. Écrire depuis les confins

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Tireur et tombeur, Cheyne, coll. « Verte », 2025, 80 p., 18 €, ISBN : 978–2‑84116–362‑5

adran tireur et tombeurDans Tireur et tombeur, son qua­trième recueil poé­tique pub­lié aux Édi­tions Cheyne, tail­lé dans la splen­deur de l’énigme, Louis Adran déporte le verbe dans des champs de sen­sa­tions qui se sous­traient à toute cap­ture. Dans un bal­let d’ombres et de lumières, dans le trem­blé du dire et du silence, Louis Adran dresse des scènes furtives comme des songes, pétries de corps fon­dus dans des paysages, s’adonnant à des larcins, des effrac­tions noc­turnes, dans une épiphanie du hors-la-loi et de l’érotisme qui fait songer à Jean Genet. L’imaginaire ne gagne et ne délivre son unic­ité qu’à se dot­er d’une langue qui déplace la syn­taxe, qui déver­rouille le régime des voca­bles. Cette langue sous la langue qui tra­verse les class­es de mots, qui con­catène des images rel­e­vant de reg­istres hétérogènes, le poète nous la donne à vivre, à sen­tir dans un cli­mat où l’amour, le désir cul­mi­nent dans des zones de mort. De ce tireur et tombeur qui galope dans les cinq par­ties du recueil, nous recevons la force sauvage, son art du vol dans des maisons endormies, sa présence sex­uelle, son drame, la mort du frère, le reflux de la parole dans le mutisme, l’internement. Con­tin­uer la lec­ture

Un montage bout-à-bout

Un coup de cœur du Car­net

Sébastien FEVRY, Entre nous les proies les plus dan­gereuses, Cheyne, coll. « Verte », 2023, 89 p., 19 €, ISBN : 978–2‑84116–330‑4

fevry entre nous les proies les plus dangereusesAprès la ligne qu’il avait adop­tée dans Soli­tude Europe et Brefs déluges, Sébastien Fevry s’ori­ente vers un lan­gage poé­tique nou­veau en emprun­tant ses matéri­aux non aux grandes ques­tions human­i­taires, mais à l’un des plus vastes gise­ments imag­i­naires de notre temps : le ciné­ma. Cha­cun des textes d’Entre nous les proies les plus dan­gereuses, en effet, donne l’im­pres­sion de décrire suc­cincte­ment une brève séquence filmée, mais aus­si sa réso­nance dans l’e­sprit et la sen­si­bil­ité du spec­ta­teur. Con­tin­uer la lec­ture

Venir au monde

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, La nuit de Neauphle où naître, Cheyne, 2023, 64 p., 17 €, ISBN : 9782841163281

adran la nuit de neauphle ou naitrePlacé sous le signe de l’énigme (du dire, du vivre), s’ouvrant sur une cita­tion de Mar­guerite Duras (« Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie »), le recueil poé­tique La nuit de Neauphle où naître dépose un verbe qui est de l’ordre d’un regard éminem­ment tac­tile. Le bal­let d’ombres humaines que Louis Adran con­voque se voit nim­bé d’un flou quant aux lieux, aux épo­ques, aux per­son­nages, aux actions. Dans une langue qui, hors de tout mime, fait l’épreuve de sa genèse, cette suite poé­tique scan­dée en qua­tre par­ties qui ryth­ment l’avancée de la nuit nous entraîne dans des paysages forestiers, cham­pêtres par­cou­rus par des êtres ten­dus vers l’avènement d’une nais­sance. Dans la splen­deur étince­lante de l’écriture se découpent une fuite vers Neauphle, la ren­con­tre de femmes, accoucheuses de « l’être nou­veau », l’attente dans la nuit de l’été d’un événe­ment qui rend le naître à lui-même. Con­tin­uer la lec­ture

Fuir et suivre

Jacques VANDENSCHRICK, Tant suiv­re les fuyards, Cheyne, 2022, 64 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–318‑2

vandenschrick tant suivre les fuyard« Fuir. Quit­ter ce maître injuste. Se vouloir loin. Sépar­er les âmes. Dis­tinguer les trou­peaux. Refuser les pourquoi. La gardeuse de bre­bis l’a com­pris, qui cache bien en elle toutes les déess­es. Alors l’homme, fuyant le maître, voit partout le vis­age de son frère usurpé. »

Après le recueil Livré aux géo­graphes paru en 2018 aux édi­tions du Cheyne et récom­pen­sé par le prix Mar­cel Thiry 2019, après la réédi­tion dans la col­lec­tion Espace Nord en 2021 de quelques-uns de ses opus sous le titre Avec l’écarté et autres poèmes, Jacques Van­den­schrick délivre un nou­veau recueil : Tant suiv­re les fuyards. Con­tin­uer la lec­ture

Célestin de Méeûs donne le droit de foutre le camp

Un coup de cœur du Car­net

Célestin de MÉEÛS, Cav­ale russe, Cheyne, 2021, 80 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–309‑0

de meeus cavale russeBrux­elles, un « vieux ven­dre­di d’avril », un vingt-qua­tre. Célestin de Méeûs prend la tan­gente pour une cav­ale russe qu’il effectue à rebours de Cen­drars – s’ex­pul­sant du petit pays dont il « n’a jamais voulu rien savoir » pour se fich­er, telle une épin­gle sur une carte, à Vladi­vos­tok. C’est des con­fins de la Russie, du plus extrême est, qu’il entre­prend alors un retour vers Ostende et vers l’aimée. Gar­di­en d’une pho­togra­phie d’elle qu’il « criblera de doigts », c’est à elle qu’il s’adresse dans ce long poème démon­trant que le souf­fle peut ne jamais mourir, déroulant implaca­ble­ment des vers d’une exigeante soif de justesse. Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran ou l’éblouissement fauve

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne, coll. « Verte », 2021, 96 p., 17 €, ISBN : 978–2841163052

adran nu l'été sous les fleursAprès un éblouis­sant pre­mier recueil poé­tique Cinq lèvres couchées noires, paru aux Édi­tions Cheyne en 2020, Louis Adran nous plonge dans l’incandescence fauve d’un deux­ième recueil, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin.

Qu’est-ce que la syn­taxe ? Com­ment épouse-t-elle une autre langue après avoir con­som­mé le divorce avec la langue offi­cielle ? L’économie poé­tique de Louis Adran est celle d’un écrire qui rompt avec le dire. L’écrire sur­git dans l’après-désastre, dans l’après-temps per­du et revient sur ce passé. Pous­sant plus avant le mou­ve­ment d’effacement, le poète inscrit dans le verbe même le frôle­ment d’aile du non-écrire, l’interruption de la let­tre. Sa langue porte trace des guer­res qu’on a menées con­tre elle, con­tre des pop­u­la­tions, con­tre des corps, con­tre des paysages. Con­tin­uer la lec­ture

Poésie touffue de signes

Jean d’AMÉRIQUE, Ate­lier du silence, Cheyne, 2020, 17 €, ISBN : 978–2‑84116–292‑5

jean d'amerique atelier du silenceD’un instant tout pos­si­ble remué, le poème grav­it ses ruines et le ciel reprend besogne à héberg­er l’opaque. 

Hypal­lages, parono­mases, syn­chis­es ou hyper­boles : à l’œil du lecteur de poésie aver­ti, les nom­breuses fig­ures de style qui habitent le recueil Ate­lier du silence de Jean d’Amérique n’échapperont pas. Le pré­faci­er de cet ouvrage, Jacques Van­den­schrick, recom­mande pour­tant : « Que cha­cun entame, loin des pédan­ter­ies théoriques, sa lec­ture buis­son­nière, libre et empathique quels que soient les appar­ents cahots de la sente. » Qu’à cela ne tienne, arpen­tons donc l’atelier du silence du poète. Con­tin­uer la lec­ture

Évocation d’une post-apocalypse : où la poésie se nourrit des cultures médiatiques contemporaines

Un coup de cœur du Car­net

Sébastien FEVRY, Brefs déluges, Cheyne, 2020, 96 p., 17 € ISBN : 978–2‑84116–290‑1

Après Soli­tude Europe, un pre­mier coup de maître salué en Bel­gique et en France par plusieurs prix impor­tants, Sébastien Fevry décrit dans Brefs déluges un monde guet­té par l’angoisse, une sourde men­ace, des dan­gers latents.

Dans Soli­tude Europe, il évo­quait la coex­is­tence de deux mon­des : au sein de nos sociétés de plus en plus clos­es sur elles-mêmes, sur leurs replis iden­ti­taires ou leurs peurs, l’évocation par petites touch­es du sort et de la place des vic­times de l’Histoire y était un thème majeur. Le poète nous pro­po­sait une réflex­ion néces­saire sur la con­di­tion humaine, à tra­vers le regard que nous devri­ons porter sur l’autre, miroir de notre pro­pre iden­tité. Con­tin­uer la lec­ture

Louis Adran ou les sortilèges d’une nouvelle voix poétique

Un coup de cœur du Car­net

Louis ADRAN, Cinq lèvres couchées noires, Cheyne, coll. « Grands fonds », 2020, 80 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–281‑9 

Rarement les sor­tilèges du verbe se font sen­tir avec une telle ful­gu­rance, une telle inten­sité à l’occasion d’un pre­mier recueil. Pre­mier ouvrage pub­lié par Louis Adran né en 1984 à Bey­routh, le recueil poé­tique Cinq lèvres couchées noires délivre une sidérante puis­sance. Entre réc­it placé sous le signe du mys­tère et magie d’une langue réin­ven­tant ses lois, le recueil campe l’errance d’un groupe de sol­dats jetés sur les routes des villes, des cam­pagnes, d’une guerre dont l’auteur tait la teneur. Con­tin­uer la lec­ture

Couleurs grasses douleurs crasses

Tania TCHÉNIO (texte), Anne LELOUP (images), Regards fauves, Cheyne, 2019, 48 p., 15 €, ISBN : 978–2‑84116–268‑0

Est-ce un jeu ? Est-ce un choix ? Ou bien est-ce « comme ça » ? Anne Leloup hésite, cherche une réponse. L’illustratrice dit qu’elle sent assez vite que c’est bien… c’est ce qui con­vient. Après s’être imprégnée du texte qu’elle a lu, lu, relu et relu, elle s’en remet à sa main. À ses gestes selon les tech­niques qu’elle con­naît et remet à l’épreuve par études suc­ces­sives. Le résul­tat, ce sont des courbes en droite ligne de ce qu’elle offrait déjà dans Le jardin en 1999 et qui font désor­mais sa pat­te, sa griffe ; entre CoBrA, art brut et art naïf. Con­tin­uer la lec­ture

De quelques arpents…

Un coup de cœur du Car­net

Célestin DE MEEÛS, Cadas­tres, Cheyne, 2019, 62 p., 16 €, ISBN : 978–2‑84116–264‑2

Le nou­veau recueil sobre et épuré de Célestin de Meeûs est une vraie réus­site ! Une belle sur­prise, une pépite presque, que les chercheurs d’or lit­téraire emporteront assuré­ment dans leur besace. Parce que le lecteur-orpailleur est aus­si un arpen­teur, il emboîtera les pas de l’auteur dans le sil­lage des volutes de tabac qui sem­blent ici balis­er le chemin à tra­vers les rues des villes. Un itinéraire un peu secret que la poésie de Célestin de Meeûs dévoile par strates, par coupons citadins. Une poésie con­crète, de ter­rain qui nous invite à scruter les lézardes lais­sées par le temps et les piétine­ments des voyageurs de pas­sage dans un Occi­dent qui s’épuise, comme à bout de souf­fle.

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Prix de la revue NUNC : une première sélection très belge

La revue NUNC prime tous les ans deux recueils de poètes vivants, l’un de poésie française, l’autre de poésie étrangère. Le prix de poésie française récom­pensera cette année un recueil pub­lié en 2018 à compte d’édi­teur. La pre­mière sélec­tion, com­por­tant dix-huit titres, reprend plusieurs poètes belges. Le nom du/de la lauréat‑e sera révélé lors du Marché de la poésie de Paris, le 9 juin.

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Fêlures intimes de la prospérité

Sébastien FEVRY, Soli­tude Europe, pré­face de Philippe Longchamp, Cheyne, 2018, 107 p., 19 €, ISBN 978–2‑84116–261‑1

Rares sont les livres de poésie qui affron­tent explicite­ment les aspects ingrats de la vie con­tem­po­raine, qu’ils soient bénins ou dra­ma­tiques : attente du bus, pas­sager clan­des­tin d’un camion, recherche d’une sta­tion-ser­vice, épuise­ment pro­fes­sion­nel, yeux rougis par la fumée, divorce des par­ents, etc.  Tel est pour­tant Soli­tude Europe, pre­mier recueil de Sébastien Fevry, dont une des clés est peut-être don­née indi­recte­ment à la page 86 : « l’été où tu pris la déci­sion de tenir un jour­nal. » La tech­nique, en effet, est celle de la nar­ra­tion décousue, effilochée, addi­tion quo­ti­di­enne d’anec­dotes à pre­mière vue hétéro­clites. À pre­mière vue seule­ment, car plusieurs con­stantes s’im­posent vite. Essen­tielle­ment visuel, spa­tial et itinérant, l’imag­i­naire que met en œuvre cette écri­t­ure diariste est ponc­tué avec insis­tance par les motifs de la route, du véhicule, du park­ing, du zon­ing, du chemin de fer – les nom­breux toponymes ren­voy­ant aux États-Unis et surtout à l’Eu­rope occi­den­tale, prin­ci­pale­ment du nord : Arras, Ams­ter­dam, mer Bal­tique, Car­o­line du Sud, Dubrovnik, New­cas­tle, Paris, Turin, etc.  Il est aus­si ques­tion de restau­rants et de cafés, de salles de réu­nion ou de con­grès, d’hô­tels, d’un cen­tre com­mer­cial, lieux de pas­sage et de bras­sage humain où le “je” est tan­tôt acteur, tan­tôt sim­ple témoin ou même voix off. Tout sem­ble démon­tr­er une intense activ­ité humaine. Voici même un hôtel qui, la nuit, à l’in­su de ses clients, « ébran­le sa for­mi­da­ble masse / et remonte vers le nord »… Con­tin­uer la lec­ture

La poésie, la mémoire, l’au-delà

Un coup de cœur du Carnet

Jacques VANDENSCHRICK, Livrés aux géo­graphes, fron­tispice d’Alexan­dre Hol­lan, Cheyne, 2018, 56 p., 17 €, ISBN : 978–2‑84116–256‑7

Vandenschrick livrés aux géographesComme il l’a déjà fait plus d’une fois, Jacques Van­den­schrick n’hésite pas à repren­dre dans Livrés aux géo­graphes une thé­ma­tique qu’on aurait pu crain­dre élimée : la résur­gence de sou­venirs prég­nants et le pou­voir impérieux qu’ils exer­cent aujour­d’hui sur notre vécu intérieur. En lan­gage poé­tique, il nous red­it que la mémoire est une fac­ulté par essence sélec­tive, que la fic­tion s’y mêle indis­cern­able­ment au réel, qu’elle con­stitue non un meu­ble à tiroirs mais un « chaos » ; comme Mar­cel Proust dans La recherche, il vise bien enten­du la mémoire affec­tive, non la réten­tion de quelque savoir insti­tué. Toute­fois, c’est dans un pos­tu­lat inso­lite qu’ap­pa­rait vrai­ment l’o­rig­i­nal­ité de sa démarche. Les traces du passé, écrit-il dans le pro­logue, se présen­tent sous l’aspect de « lieux » dis­parates : vil­lages tra­ver­sés, maisons d’amis entretemps morts, cimetières, mag­a­sins désertés, coins de nature à l’é­cart, etc.  Ces lieux sont indis­so­cia­bles de per­son­nes chères – par­fois imag­i­naires – qui les ont habités ou par­cou­rus, for­mant avec eux une sorte de con­sor­tium fan­toma­tique. Ain­si le sou­venir n’est-il plus envis­agé sous l’an­gle de l’évène­men­tiel, du nar­ratif, mais comme frag­ment ter­ri­to­r­i­al : la spa­tial­ité se sub­stitue à la tem­po­ral­ité, le tableau à l’anec­dote, et la mémoire devient une entre­prise topographique, certes frag­ile et aléa­toire. Con­tin­uer la lec­ture