Archives par étiquette : Cheyne

Louis Adran ou les sortilèges d’une nouvelle voix poétique

Un coup de cœur du Carnet

Louis ADRAN, Cinq lèvres couchées noires, Cheyne, coll. « Grands fonds », 2020, 80 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-281-9 

Rarement les sortilèges du verbe se font sentir avec une telle fulgurance, une telle intensité à l’occasion d’un premier recueil. Premier ouvrage publié par Louis Adran né en 1984 à Beyrouth, le recueil poétique Cinq lèvres couchées noires délivre une sidérante puissance. Entre récit placé sous le signe du mystère et magie d’une langue réinventant ses lois, le recueil campe l’errance d’un groupe de soldats jetés sur les routes des villes, des campagnes, d’une guerre dont l’auteur tait la teneur. Continuer la lecture

Couleurs grasses douleurs crasses

Tania TCHÉNIO (texte), Anne LELOUP (images), Regards fauves, Cheyne, 2019, 48 p., 15 €, ISBN : 978-2-84116-268-0

Est-ce un jeu ? Est-ce un choix ? Ou bien est-ce « comme ça » ? Anne Leloup hésite, cherche une réponse. L’illustratrice dit qu’elle sent assez vite que c’est bien… c’est ce qui convient. Après s’être imprégnée du texte qu’elle a lu, lu, relu et relu, elle s’en remet à sa main. À ses gestes selon les techniques qu’elle connaît et remet à l’épreuve par études successives. Le résultat, ce sont des courbes en droite ligne de ce qu’elle offrait déjà dans Le jardin en 1999 et qui font désormais sa patte, sa griffe ; entre CoBrA, art brut et art naïf. Continuer la lecture

De quelques arpents…

Un coup de cœur du Carnet

Célestin DE MEEÛS, Cadastres, Cheyne, 2019, 62 p., 16 €, ISBN : 978-2-84116-264-2

Le nouveau recueil sobre et épuré de Célestin de Meeûs est une vraie réussite ! Une belle surprise, une pépite presque, que les chercheurs d’or littéraire emporteront assurément dans leur besace. Parce que le lecteur-orpailleur est aussi un arpenteur, il emboîtera les pas de l’auteur dans le sillage des volutes de tabac qui semblent ici baliser le chemin à travers les rues des villes. Un itinéraire un peu secret que la poésie de Célestin de Meeûs dévoile par strates, par coupons citadins. Une poésie concrète, de terrain qui nous invite à scruter les lézardes laissées par le temps et les piétinements des voyageurs de passage dans un Occident qui s’épuise, comme à bout de souffle.

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Prix de la revue NUNC : une première sélection très belge

La revue NUNC prime tous les ans deux recueils de poètes vivants, l’un de poésie française, l’autre de poésie étrangère. Le prix de poésie française récompensera cette année un recueil publié en 2018 à compte d’éditeur. La première sélection, comportant dix-huit titres, reprend plusieurs poètes belges. Le nom du/de la lauréat-e sera révélé lors du Marché de la poésie de Paris, le 9 juin.

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Fêlures intimes de la prospérité

Sébastien FEVRY, Solitude Europe, préface de Philippe Longchamp, Cheyne, 2018, 107 p., 19 €, ISBN 978-2-84116-261-1

Rares sont les livres de poésie qui affrontent explicitement les aspects ingrats de la vie contemporaine, qu’ils soient bénins ou dramatiques : attente du bus, passager clandestin d’un camion, recherche d’une station-service, épuisement professionnel, yeux rougis par la fumée, divorce des parents, etc.  Tel est pourtant Solitude Europe, premier recueil de Sébastien Fevry, dont une des clés est peut-être donnée indirectement à la page 86 : « l’été où tu pris la décision de tenir un journal. » La technique, en effet, est celle de la narration décousue, effilochée, addition quotidienne d’anecdotes à première vue hétéroclites. À première vue seulement, car plusieurs constantes s’imposent vite. Essentiellement visuel, spatial et itinérant, l’imaginaire que met en œuvre cette écriture diariste est ponctué avec insistance par les motifs de la route, du véhicule, du parking, du zoning, du chemin de fer – les nombreux toponymes renvoyant aux États-Unis et surtout à l’Europe occidentale, principalement du nord : Arras, Amsterdam, mer Baltique, Caroline du Sud, Dubrovnik, Newcastle, Paris, Turin, etc.  Il est aussi question de restaurants et de cafés, de salles de réunion ou de congrès, d’hôtels, d’un centre commercial, lieux de passage et de brassage humain où le « je » est tantôt acteur, tantôt simple témoin ou même voix off. Tout semble démontrer une intense activité humaine. Voici même un hôtel qui, la nuit, à l’insu de ses clients, « ébranle sa formidable masse / et remonte vers le nord »… Continuer la lecture

La poésie, la mémoire, l’au-delà

Un coup de cœur du Carnet

Jacques VANDENSCHRICK, Livrés aux géographes, frontispice d’Alexandre Hollan, Cheyne, 2018, 56 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-256-7

Vandenschrick livrés aux géographesComme il l’a déjà fait plus d’une fois, Jacques Vandenschrick n’hésite pas à reprendre dans Livrés aux géographes une thématique qu’on aurait pu craindre élimée : la résurgence de souvenirs prégnants et le pouvoir impérieux qu’ils exercent aujourd’hui sur notre vécu intérieur. En langage poétique, il nous redit que la mémoire est une faculté par essence sélective, que la fiction s’y mêle indiscernablement au réel, qu’elle constitue non un meuble à tiroirs mais un « chaos » ; comme Marcel Proust dans La recherche, il vise bien entendu la mémoire affective, non la rétention de quelque savoir institué. Toutefois, c’est dans un postulat insolite qu’apparait vraiment l’originalité de sa démarche. Les traces du passé, écrit-il dans le prologue, se présentent sous l’aspect de « lieux » disparates : villages traversés, maisons d’amis entretemps morts, cimetières, magasins désertés, coins de nature à l’écart, etc.  Ces lieux sont indissociables de personnes chères – parfois imaginaires – qui les ont habités ou parcourus, formant avec eux une sorte de consortium fantomatique. Ainsi le souvenir n’est-il plus envisagé sous l’angle de l’évènementiel, du narratif, mais comme fragment territorial : la spatialité se substitue à la temporalité, le tableau à l’anecdote, et la mémoire devient une entreprise topographique, certes fragile et aléatoire. Continuer la lecture