Facile est l’offense

Éric BRUCHER, Par­donne-nous nos offens­es, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2025, 189 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87489–977‑5

brucher pardonne nous nos offenses okAvec Par­donne-nous nos offens­es, Éric Bruch­er offre treize nou­velles qui met­tent en saynètes beau­coup des (hyper)sensibilités actuelles, leurs tra­vers légers mais aus­si plus lourds. Il parvient, grâce à divers­es sit­u­a­tions, toutes atten­tive­ment réal­istes, à génér­er de la nuance et de la réflex­ion dans ce monde nou­veau, envahissant et se heur­tant avec com­plai­sance aux car­i­ca­tures.

D’emblée, le pre­mier texte, Trac(t), donne la solu­tion idéale pour y sur­vivre : Vic­time, moi, ça m’plaît, j’ai pas trop les couilles pour jouer les héros. C’est cool d’être un peu lopette et geignard. Vic­time, t’es sûr d’être tran­quille, ça te rend une inno­cence, ça t’absout de tout. Par la suite, douze cas par­ti­c­uliers sont exposés par l’auteur.

Par exem­ple celui de Grâce au deux­ième pro­pos. Pour elle, le mot Négresse était de tous temps affec­tif avec son époux. Cepen­dant, Elle s’est décon­stru­ite, moi pas. J’étais un tra­vailleur social engagé depuis longtemps dans la diver­sité, je me croy­ais assuré­ment antiraciste, un foutu uni­ver­sal­iste ne voy­ant der­rière les dif­férences que la seule pâte com­mune, le grand uni­versel humain, je me fai­sais accuser d’y diluer les par­tic­u­lar­ismes, et donc de les nier.

Alban surenchérit dans la qua­trième nou­velle, « Les Blancs, ce serait bien qu’ils devi­en­nent si blancs qu’ils en devi­en­nent trans­par­ents et qu’on ne les voit plus, qu’ils dis­parais­sent ! » Oui, songeait Alban avec amer­tume, un bon Blanc aujourd’hui devait être un repen­tant, con­trit de tant d’horreurs per­pétrées à tra­vers le monde, un péni­tent hon­teux de ses priv­ilèges, un effacé.

Père Christophe, dit Père Cuir en cinquième posi­tion, racon­te com­ment lui en est venu à par­ticiper à la Gay Pride, rebap­tisée LGBTQI+ Pride ou Marche des Fiertés, arbo­rant à bout de bras un sim­ple panon­ceau « Jésus est queer, nous sommes tous queer ».

Chemin opposé pour Fati­ma, six­ième en scène et qui, mal­gré son islam éclairé et sa langue cal­ligraphiée plus qu’à souhait, se voit douce­ment con­trainte de porter le voile par micro-agres­sions fig­u­rant une lap­i­da­tion sym­bol­ique de la part de son entourage ; tou­jours bien­veil­lant bien sûr.

Mais entrons en classe de mon­sieur Louard qui ne parvient pas à don­ner cours car ses élèves refusent de lire Dom Juan de Molière. Un tel et igno­ble per­son­nage n’est bon qu’à être can­cel­lé et à per­me­t­tre de rejoin­dre au besoin la Safe room mise à dis­po­si­tion de cha­cun en cas de sen­si­bil­ités bafouées.

Même esprit dans Alma mater nova selon sa nou­velle rec­trice : Oui, son uni­ver­sité pro­mulguerait une inclu­siv­ité véri­ta­ble : que chacun.e se sente reconnu.e dans sa sen­si­bil­ité et sin­gu­lar­ité à nulle autre pareille, que chacun.e existe aux yeux des autres, trou­ve sa place, se sente accepté.e et reconnu.e pour ce qu’il ou elle était, c’est-à-dire pour ce qu’elle ou il se sen­tait ; qu’aucun.e ne puisse jamais se sen­tir dis­pens­able, quel­conque et insignifiant.e, superflu.e ou inutile. Il fal­lait résoudre la grande soli­tude des gens.

Soit un livre à lire plus qu’à vivre pour ne pas subir, avec tout l’esprit cri­tique et dro­la­tique, néces­saire et voulu par l’auteur qui n’a rien à se faire par­don­ner ici. En effet, il laisse au lecteur le choix et la respon­s­abil­ité du degré de sa lec­ture.

Tito Dupret

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