L’expérience du lieu

Geneviève DE BUEGER, Jusqu’à l’arbre, Abra­pal­abra, coll. « iF », 2025, 106 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931324–07‑3

de bueger jusqu'à l'arbreDans la col­lec­tion « iF » des édi­tions Abra­pal­abra, Geneviève de Bueger signe avec Jusqu’à l’arbre un pre­mier réc­it poé­tique qui s’inscrit dans la foulée du mantra de la mai­son (“Que s’ouvre la parole comme une incan­ta­tion”) en révélant des chemins de tra­verse dans le paysage. Diplômée du mas­ter de let­tres Ecopé­tique & Créa­tion (uni­ver­sité d’Aix-Marseille) fondé par Chris­tine Mar­can­di­er et Jean-Christophe Cav­allin, Geneviève de Bueger déploie un regard ancré dans le hors-champ, la marge et les pas de côté.

Les choses inven­tent d’elles-mêmes. Elles habitent le ter­ri­toire de l’invention. Aucune main ne les organ­ise. Les choses brisent la per­spec­tive des plans ini­ti­aux.

Dans une langue sou­ple et claire, l’autrice se laisse porter et emporte ses lec­tri­ces et lecteurs dans trois ter­ri­toires sil­lon­nés avec inten­sité, arpen­tés au point de sur-imprimer leur géo­gra­phie à son pro­pre corps – tra­ver­sé, lui aus­si, par ces espaces et les réseaux d’interactions qui les com­posent. Le modus operan­di : une errance guidée par l’instinct et par la ren­con­tre, dans la lignée de l’écologie du réc­it telle que pen­sée par Cav­allin : “[inven­tée] dans une expéri­ence de ter­rain, une façon de cul­tiv­er le lieu, une oral­ité qui pour­rait mod­i­fi­er l’écriture et son inscrip­tion.” Il s’agit de ne pas “louper la ren­con­tre” et, pour ce faire, de s’immerger dans ce qui n’est pas qu’un décor.

Du côté de la friche, Dans la forêt sauvage (au cœur de la ville), Dia­logue avec les vach­es par­courent des ter­ri­toires aus­si hétérogènes qu’une friche au cœur de Brux­elles, que les champs autour de Prague et la forêt pri­maire de Suma­va en Bohême-du-Sud tchèque, ou encore l’estive du Val d’Azun où l’autrice entre­prend un dia­logue zoopoé­tique avec les vach­es des éleveurs François et Ben­jamin. 

Dans ce coin tran­quille, la Terre tourne vers nous son joli vis­age. J’oublie qu’on la bru­talise. Elle se débrouille si bien pour garder la face.

En se ten­ant au plus près de la terre (quitte à délaiss­er les paysages grandios­es que le regard humain tend d’ordinaire à rechercher), Geneviève de Bueger écrit les vibra­tions pro­fondes qui habitent les sols et les cœurs : ceux des vach­es, des chevaux, des chats, des coc­cinelles et les trem­ble­ments que leurs bat­te­ments trans­met­tent aux arbres, aux herbes.

Tu ne prévois pas.
Tu n’attends rien de ce qui vient.
Tu n’attends pas de savoir ce que tu devien­dras.
Tu te fais à ce qui tombe, à celui qui s’en va, à celle qui reste.
À l’encontre ça ne pousse pas.
Tu t’accommodes à ce qui dis­paraît.
Ta vie est une mue con­stante.
Quand tu vis, il faut t’étonner.

Des micro-forêts brux­el­lois­es aux ciels vastes des Pyrénées, les réc­its de Geneviève de Bueger sont portés par un éton­nement con­tinu qui tient tant à la spon­tanéité des enfants qu’à l’exigence d’ébahissement des nat­u­ral­istes face à leurs sujets d’étude. L’autrice tire le fil de ses sou­venirs et de ses expéri­ences, le tresse aux pen­sées des écrivains qui lui sont chers — celles et ceux ayant guidé sa réflex­ion lors de ses recherch­es. Gary Syder, Gilles Clé­ment, Car­o­line Lamarche, George Sand et bien d’autres unis­sent leur voix à la sienne pour com­pos­er une carte sen­si­ble : celle des points de con­tact entre les vies humaines et toutes celles qui les tra­versent.

L’alliance ou la réciproc­ité, cette forme d’union où l’engagement se partage entre la bête et moi, s’ancre dans l’instant de la ren­con­tre et l’atmosphère du lieu. Je deviens ani­mal par sym­biose. […] Tout ce que je sais, c’est qu’à sa ren­con­tre, je ne me demande plus pourquoi je suis sur terre ou ce que je fais dans ce monde.

Louise Van Bra­bant