Klaus Mann, le clair-obscur

Un coup de cœur du Carnet

Gilles COLLARD, Klaus. Une vie antifasciste, Climats, 2025, 382 p., 23 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782080480101

collard klausLes partis pris d’une couverture peuvent révéler bien des choses quant au contenu d’un livre. D’avoir préféré une photo de maturité, montrant un visage pris de face avec l’esquisse d’un sourire aux lèvres et d’une certaine sérénité, plutôt que celle montrant un ange dandy et torturé entouré d’un sfumato de cigarette ; d’avoir aussi choisi d’intituler le livre Klaus, comme si ce prénom suffisait à suggérer tacitement à sa suite le nom du père ; ces deux choix nous mettent d’emblée en présence d’un « portrait biographique ».

Pas de parcours linéaire traditionnel, sagement suivi, de l’enfance aux ténèbres, de la jeunesse à la déchéance, mais des chapitres sagacement biseautés, qui nous plongent in medias res dans la substance même d’une vie. Pour en tracer les contours comme les détours. Pour l’apprécier dans sa cohérence, si désordonnée nous apparût-elle, et dans sa gravité, si frivole semblât la première époque dans laquelle elle éclot, celle des folles années 1920.

Grâce à Gilles Collard, Klaus Mann se voit désengoncer de ce costume de décadent et d’homme à failles que lui avait pourtant taillé sur mesure son statut de « Fils de… » et de souris accouchée de quelque montagne magique. Bien sûr, Mann l’opiomane… Bien sûr Mann l’homosexuel… Ces identités fardent et masquent pour l’anecdote les superbes constances et droitures morales du personnage face aux désastres de son temps. Aussi loin que purent le porter certaines débauches, Klaus Mann ne perdit jamais conscience.

Il était temps, après nous l’avoir si souvent évoqué en termes de corps dépensant, qu’enfin un essayiste clairvoyant le cerne en esprit pensant. C’est tout le projet de Gilles Collard, qui emprunte le sillon tracé avant lui par Sartre avec son Idiot de la famille inachevé et surtout son Jean Genet, saint et martyr. Laisser décanter la légende, soit la part du néant, et se rapprocher de l’être. Saisir la densité des faits, des actes et des mots – et pour ce faire, Klaus Mann laissa en héritage, outre ses livres et ses articles, un immense matériau diaristique, que le professeur de philosophie exploite en profondeur.

Le récit de Gilles Collard ne se déploie donc pas entre une naissance au sein du clan familial munichois (où il était le deuxième de cinq enfants) et son suicide à Cannes en mai 1949. Il se concentre plutôt sur les années tournant de sa destinée, entre 1930 et 1934. Le décret de Klaus Mann sur les nazis est sans appel : « Je ne veux pas comprendre ces gens-là, je les rejette », comme il l’écrit très tôt à Stefan Zweig, qui avait commis un article quelque peu complaisant envers l’ascension de Hitler. Mais cette prise de position ne va pas sans heurts, ni à l’égard d’ainés que l’on admire ou d’écrivains, philosophes, poètes imposants de son temps, les Ernst Jünger, Carl Schmidt, Martin Heidegger et autres Gottfried Benn, poète auquel un chapitre entier est consacré afin d’éclairer la difficulté des positionnements idéologiques et l’âpreté des débats d’idées en ces temps tourmentés.

D’une plume élégante et ferme à la fois, Gilles Collard a su rendre à Klaus Mann sa dimension véritable, celle d’acteur majeur et de témoin capital de la « crise de civilisation » traversée par l’Europe dans l’entre-deux guerres. À traduire et à envoyer d’urgence à la Maison Blanche et au Kremlin.

Frédéric Saenen

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