Josef ou la montée des mots

Un coup de cœur du Car­net

Antoine WAUTERS, Haute-Folie, Gal­li­mard, 2025, 176 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782073101556

wauters haute-folieTout com­mence par un éclair. Une strie de lumière qui embrase un arbre, court dans un champ et gagne la ferme de la Haute Folie, toute proche. Gas­pard ne peut rien con­tre le feu qui fait rage alors que sa femme, Blanche, monte sur la colline et accouche de leur pre­mier enfant, Josef. Le mal­heur s’égrène en chapelet, une par­tie du bétail a péri, la mai­son est inhab­it­able, le bien n’était pas assuré.

Gas­pard court la cam­pagne pour trou­ver du tra­vail, il tombe sous la coupe d’un gredin qui lui promet monts et mer­veilles mais l’escroque, lui rachète la ferme à vil prix. Et lui, homme d’honneur et de parole pris dans les crocs d’un menteur, se laisse faire et ne se le par­don­nera jamais avant de se pen­dre à la poutre du fenil. Blanche, qui lui a don­né une petite fille, Jeanne, ful­mine de rage à la mort de la cadette qui n’a pu s’accrocher à la vie et tru­cide l’escroc avant de retourn­er l’arme con­tre elle-même. Josef, qui a été con­fié à son oncle et à sa tante, est arraché à son passé et le mys­tère se referme comme la brous­saille sur un champ délais­sé. Le garçon grandit auprès d’eux et par­ticipe aux travaux de la ferme avec le secret tapi sous ses pieds. Homme de silence, il se réfugie dans la marche et con­signe ses pen­sées dans des car­nets. Il fait des études d’instituteur, devient maitre d’école, tombe amoureux, mais il lui faut pren­dre la route, devenir tailleur de pier­res, passeur, vivant de presque rien, se dépos­sé­dant du peu qu’il a, quit­tant sans cesse ses amis, amours et enfants. Cette errance pour­rait être sans fin si une ren­con­tre inat­ten­due ne le rame­nait pas à lui, lui don­nant la force de lever le voile sur son passé …

Avec ce nou­veau roman, Antoine Wauters démonte la mécanique com­plexe des secrets qui empèsent la vie de ceux qui les endossent à leur insu. Ceux que l’on tait pour tourn­er le dos au mal­heur, sou­vent faute des mots et de l’audace pour les dire. Ceux que l’on reçoit en héritage et dont on soulève le poids à chaque pas. Ceux qui s’immiscent entre les êtres, repous­sant le bon­heur au-dehors quand il se fait une place. Pour dire cela, Haute-Folie recourt aux réc­its croisés, ceux des car­nets dont la nar­ra­tion comme telle est parsemée et qui éclairent le pro­pos.

Aus­si l’écriture, celle des car­nets et sans doute du roman lui-même, est-elle un mur­mure dans lequel les mots mon­tent lente­ment et se fraient un chemin, en marge du mal de vivre, de la bru­tal­ité du monde et de la dif­fi­culté de se con­stru­ire face aux autres. Un bal­bu­tiement où l’être por­teur du secret se dédou­ble quelque peu pour se con­sid­ér­er de face et entrevoir au loin une forme de paix :

Je marche depuis dix jours et, chaque jour, je m’étonne de décou­vrir que je suis inca­pable de faire le moin­dre pas sans me par­ler en même temps, per­du dans mes pen­sées. Mais marcher est plus que marcher. C’est suiv­re un fil. Qui le suit patiem­ment finit peut-être par se trou­ver.

En une douzaine d’années, Antoine Wauters a su ouvrir un chemin neuf dans la faune des let­tres fran­coph­o­nes et ses livres ont con­quis bien des lecteurs et des prix, ce qui ne va pas néces­saire­ment de pair.  Jonglant d’une prose poé­tique tout à la fois forte, vive et légère, il défriche l’âme humaine, puisant dans son expéri­ence pro­pre pour gag­n­er mieux le loin­tain. Ici, le plus som­bre côtoie la beauté des accords frag­iles, la soli­tude nour­rit un lien puis­sant au monde, créant une forme de féérie lit­téraire lumineuse et revig­o­rante dont la chaleur gagne l’esprit.  En faut-il plus pour nous ren­dre un livre inou­bli­able et pré­cieux ?

Thier­ry Deti­enne

Un extrait de Haute-Folie

Extrait pro­posé par les édi­tions Gal­li­mard

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