Marie-Pierre JADIN, Tempêtes, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2025, 268 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87489–964‑5
Marie-Pierre Jadin a été lauréate du prix Fintro Écritures noires pour son premier roman, Brasiers (Ker). Y aurait-il une suite ? Le suspens vient de se résoudre. La voici avec Tempêtes, une enquête plus familiale que policière qui nous balade dans le temps, des Ardennes à Rotterdam, avec un détour par l’Inde.
Ancienne rédactrice en chef de la revue Indications (rebaptisée Karoo depuis) et libraire à la Librairie Claudine à Wavre, Marie-Pierre Jadin est une amoureuse de la nature ardennaise. Après avoir plongé ses personnages au cœur de brasiers, elle les place face à des tempêtes avant de peut-être les confronter à des… inondations. Un titre, un mot, qui donnent à chaque fois le climat de l’intrigue. On retrouve dans ce deuxième opus Luc Delcourt, jeune inspecteur de 27 ans à la Police Judiciaire de Bastogne, qui reste fidèle à sa méthodologie : « Laisser parler, voir venir. C’était une technique qui fonctionnait aussi avec certaines personnes. » À la manière de Simenon dont l’œuvre trouve ici des échos, on pourrait ajouter : et ne pas juger.
L’ouverture de Tempêtes tient dans un fait divers repris dans L’Avenir du Luxembourg du 20.12.2009 : l’identification par Luc Delcourt du coupable d’un meurtre raciste, au cœur de Brasiers, survenu vingt-cinq ans plus tôt à Sainte-Ode. Un an plus tard, alors qu’une tempête sévit dans la région, un homme se suicide dans la prison d’Arlon, sans plus de précision. Le récit bascule alors, la même année, à Mumbai, en Inde, dans l’immense bidonville de Dharavi. On y fait la connaissance de Julie, jeune infirmière belge de 22 ans, originaire de Bastogne. Marie-Pierre Jadin donne d’impressionnantes descriptions des lieux de son engagement, d’un réalisme évocateur qui pourrait donner à penser que l’autrice est passée dans cet endroit dont les habitants sont réduits à la misère. Elle reçoit une coupure de l’article ci-dessus. Son père serait le meurtrier mort à la prison d’Arlon. Impossible selon elle. Elle décide de se rendre à la police d’Arlon et d’encourager Luc Delcourt à reprendre l’enquête.
Nouvelle bascule, à une autre époque cette fois, en novembre 1997. Julie a 10 ans et elle est confiée par sa mère gravement malade à son père. Celui-ci vit à Rotterdam. Elle va rencontrer pour la première fois cet homme aux colères homériques qu’il passe sur les objets, bougon, raciste, homophobe, buveur invétéré et… armé. Il fréquente les milieux néo-nazis néerlandais et est dépassé par la présence inattendue de cette gamine surgie de son passé. Bourru et maladroit, il n’en manifestera pas moins une forme d’attachement pour sa petite fille.
À partir de là, l’autrice se lance dans une partie de saute-mouton spatio-temporel, entre les années 1997–1999 et 2009–2010, ainsi qu’au-dessus de la frontière belgo-néerlandaise, avec d’un côté la ville portuaire de Rotterdam et de l’autre des villages aux noms aussi pittoresques que Brul, Chenogne, Sibret, Marvie, etc. Un « monde rural et souvent frustre ». Une intrigue se niche bien souvent dans des détails et Marie-Pierre Jadin les sème au fur et à mesure de son récit pour entretenir suspense et mystères. Il y aura bien sûr l’enquête menée par le jeune inspecteur avec l’aide de la fille du présumé coupable, mais aussi une enquête subsidiaire autour du suicide d’un fermier, une réalité taboue et en augmentation dans un univers où les contraintes financières deviennent de plus en plus oppressantes. Il y a aussi les relations vécues par les personnages, leurs émois et leurs tourments intérieurs. L’autrice s’attache à nous décrire la relation particulière entre ce père revêche, aux fréquentations douteuses, voire dangereuses, et sa petite fille, laquelle doit vivre ses émotions tristes face à la maladie grave de sa mère éloignée d’elle et l’exil dans un pays inconnu… Elle fait preuve d’une résilience à toutes épreuves, grâce notamment à des soutiens bienvenus comme une directrice d’école ou une amie de son père, mais aussi à ce dernier qui, au final, bien que souvent à côté de la plaque, ne lui veut pas de mal. Ces pages, les plus touchantes du roman, alternent avec celles consacrées à la recherche de la vérité. Cette manière de creuser l’intériorité de ses personnages pourrait conduire Marie-Pierre Jadin à devenir une des voix qui comptent dans le polar belge francophone contemporain.
Michel Torrekens