Jean-Michel AUBEVERT, Aux cimaises de l’aube, illustrations de Joëlle Aubevert, Coudrier, coll. « Sortilèges », 2025,101 p., 22 €, ISBN : 978–2‑39052–075‑7
La collection « Sortilèges » des éditions Le coudrier comprend des exemplaires de tête en tirage limité, des livres d’artiste et des livres au format italien. Publié à titre posthume, ce livre est rehaussé de quelques photographies en couleurs réalisées par l’éditrice, compagne du poète (Uccle, 1952 / Ottignies, 2024). Auteur d’une œuvre ample et sensible, Jean-Michel Aubevert possédait un sens indéniable de la musicalité et une imagination tournée vers la nature et le mythe, la féérie et le rêve. Il était aussi attentif par son travail de critique et de préfacier aux œuvres d’autrui.
Aux cimaises de l’aube est un dyptique : Poèmes des simples y précède Je t’aime. Le caractère posthume du livre indique en miroir la célébration offerte par son épouse, sa sœur d’âme, au poète disparu. Ce que souligne le choix des cinq photographies rythmant le volume : en ouverture, des photophores éclairant un bout de prairie la nuit ; un massif de rudbeckias, jaunes, solaires ; un papillon paon de jour sur une fleur de lilas ; un gros plan sur le pistil lumineux d’un calla ; et un morceau de visage en gros plan avec l’intensité de deux yeux verts dans une face jaune orangée et marbrée. Quand on sait que les yeux sont « la porte de l’âme », il n’est nul besoin d’expliquer la symbolique visuelle du travail photographique choisi par l’éditrice en écho aux vers du poète : la vie, solaire, lumineuse, inépuisable déjoue la mort et la perte, le grand cycle de la nature et de l’amour ne cesse pas pour ceux qui prennent soin l’un de l’autre…
Je t’aime chaque seconde
Dont s’agrandit le monde
Comme à l’écho d’une onde
La source est féconde.
[…]
Je t’aime sur le fil
D’une écriture
Comme descend le Nil
D’une larme pure.
[…]
Je t’aime épousée
Sous toutes les coutures
Qu’à l’âme éprouvée
Une paume suture.
Aux cimaises de l’aube est l’énoncé de cette vie et de cet amour qui traverse la mort : c’est une belle métaphore qui unit deux termes puissants. En effet, « cimaise » est dérivée du grec ancien κυμάτιον, lui-même dérivé de κύμα (vague, onde), et est ainsi désignée parce que la cimaise forme une sorte d’ondulation. Tandis que l’aube, provenant du latin populaire alba, féminin de albus (blanc), désigne le point du jour ou un commencement. L’amour est donc un mouvement ondulatoire et augural. Poèmes des simples fait de la nature une source, comme le poème, de guérison : les simples sont des plantes aromatiques, généralement condimentaires, et pouvant donc aussi être utilisées en cuisine ou pour préparer des tisanes. Certaines de ces plantes officinales sont également des plantes médicinales reconnues ; elles étaient cultivées dans le passé pour la pharmacopée. « Je me ressource en toi » écrit le poète à son amoureuse, comme il se ressource dans son travail de jardinier ou de semeur de paroles. Dans ces poèmes dominent des vers de six pieds disposés en quatrains successifs disposés par trois sur chaque page. La plupart des rimes sont des rimes pauvres, pauvres comme des « simples » tellement éloignées des fleurs ornementales en serre… Le néant, le temps, la plénitude et le cœur se répondent étroitement dans ces vignettes pleines de couleurs et de musique verlainienne développant une réflexion existentielle et métaphysique soutenue :
À ton doux souvenir
J’ai couché l’avenir
Au calame, Lyre
L’âme qui me mire.
Au chagrin du saule
Qu’un reflet épaule
Dans l’eau, vibre un appel
À l’écho d’un dégel.
Ne bat l’âme des morts
Sous la pierre que mord
Le lierre mais le chœur
Des pleurs des âmes sœurs.
La seconde partie du diptyque, Je t’aime, est un long récitatif, une déclaration lancinante. Dans cette partie finale, deux sixains sont enchâssés au milieu de tous les autres poèmes en quatrains sur le même modèle que dans la partie antérieure du recueil. L’amour est ici guérison des blessures de l’être, abouchement avec l’âme cicatrisée, réfutation de la solitude mal heureuse :
En moi, ta présence
Me rend l’espérance
Comme gisant l’offrant
Rend son amour présent.
Je t’aime blanche
Aux gelées blanches
Et sous la serpe,
Le gui en herbe.
La terre-mère et la femme aimée auront été un même viatique pour Jean-Michel Aubevert.
Éric Brogniet