Un coup de cœur du Carnet
Laurence VIELLE, Les vies de Jésus, Abrapalabra, 2025, 84 p., 8 €, ISBN : 9782931324127
Bonheur fou de retrouver Laurence Vielle. Son écriture pleine. Le monde plein et généreux sur lequel ses textes, ouverts et accueillant, s’appuient. Non que Laurence Vielle aurait “des choses à dire”. Une “vision du monde” ou un “avis autorisé” à partager. Laurence Vielle, en écrivant et en donnant à lire ses rencontres et pérégrinations, se fichant pas mal de Laurence Vielle. De la vie en vrai de Laurence Vielle. Comme si la vie perso de Laurence Vielle, donner corps à cette vie perso, n’était pas du tout le but premier de Laurence Vielle.
C’est que l’autrice a un cœur grand comme ça. Depuis longtemps. Depuis toujours. Elle traverse le monde les yeux en écoute. Grand ouverts. Ses oreilles voient. À l’affût des miracles. L’esprit aiguisé. Grand ouvert, lui aussi. Non que les miracles existent en tant que tels. Pas besoin de croire en Jésus pour lire Les vies de Jésus. Inutile, d’ailleurs, de chercher des allusions à la vie réelle du personnage historique. On y perdrait son temps.
Et inutile d’y chercher des miracles tels que ceux attribués au “vrai Jésus”. Pas de miracles, dans ces Vies, tels que nous les attendrions : pas d’événements spectaculaires qui pourraient faire le buzz sur le net.
C’est que, dans le fond, dans ces Vies, les miracles tiennent moins dans les événements ou la supposée sagesse des paroles rapportées. Tout tient, plutôt, dans la manière dont on traverse le monde. Dont on le palpe et écoute. Tout, ici, serait une question d’attitude. De peau et de posture que l’on revêt : si on s’oublie, si on parcourt le monde narines grand ouvertes, alors il y aura des miracles. Alors toute personne rencontrée, homme, femme, enfant, transgenre ou chiens, peut faire Jésus, faire office de Jésus. Laurence étant capable de voir dans une partie de Scrabble, un costard cravate, ou dans n’importe quoi, en fait, un miracle.
Comme si les miracles s’inventaient, au fond, à force d’écrire et de regarder le monde. La langue de Laurence Vielle, généreuse, joyeuse, pleine d’élans, nous emportant, ici, dans son flux, écoulement subtil. L’esprit de Laurence Vielle capable de créer, comme ça, les doigts dans le nez, dans ces courts poèmes, courts portraits de Jésus — des monsieur et madame tout le monde, en fait -, des connexions insolites, des fois extrêmement absurdes, des fois extrêmement drôles, entre le réel, parole ou geste perçus à l’instant, et le “vaste monde”, celui des guerres et des génocides, celui des coups de vents et des tempêtes, celui des événements cosmiques du jour.
Comme si la poésie et l’art étaient un moyen de sauver ou de changer le monde ?
Non. Pas du tout. Laurence Vielle n’est pas croyante mais elle connait par cœur son art. Elle sait qu’écrire et dire ses textes en public, ça lui apporte, à elle, un soulagement provisoire. Un barrage contre le monde partant à la dérive. Une façon de sortir du découragement qu’il y a parfois à vivre dans le bourbier de l’ici-bas. Dans le bourbier de notre époque. Laurence Vielle, toujours généreuse, pariant sur le fait que, puisque créer lui fait du bien, y a pas de raison que celles et ceux qui la suivent ne ressentent pas, parfois, elles et eux aussi, très provisoirement, la joie qu’il y a à respirer, ici, dans l’ici-bas, à plein poumon. Ou quelque chose du genre.
Des Vies hautement recommandables pour la joie qu’elles apportent. Le soulagement provisoire qu’elles procurent. Le point de vue que Laurence Vielle nous invite, mine de rien, à emprunter. Histoire de faire du monde, malgré tout, sans illusion, provisoirement, à nouveau, une merveille. Un enchantement.
Vincent Tholomé
Plus d’information