David GIANNONI, Du geste je garde la mémoire, Abrapalabra, 86 p., 8 €, ISBN : 9782931324110
Dans nos paumes, la force vitale du recueil du geste je garde la mémoire transparait, d’abord par le Prana mudra esquissé sur la couverture, puis par la célébration de nos souffles, de poème en poème. Écrits entre 2002 et 2017, certains de ceux-ci sont nés de l’acte de réévolution poétique mené par David Giannoni, en 2002, avec Antonio Bertoli, Alejandro Jodorowsky, Marianne Costa et Lawrence Ferlinghetti à Gênes en Italie.
Telle l’interprétation des cartes d’un oracle, celle des sous-titres du recueil ne s’éclaire pas davantage à la lecture des poèmes qui les suivent, élargissant même le champ des possibles pour embrasser l’infini. Mis bout à bout, ces sous-titres vont jusqu’à former une sorte de mantra partant du sol, foulé par nos pieds ancrés, pour cheminer jusqu’à l’esprit et ses créations oniriques : les sentiers, les gestes et les nombres, le son du papillon, de terre et de ciel, et la mer, le rêve du poète.
Reconnaissant l’influence des astres et des lignées ancestrales sur nos vies, David Giannoni décline la panoplie d’actions que nous avons tout de même le pouvoir de réaliser. S’incarner, exister à deux face au monde, consommer le réel (« maltraiter les nuages et en boire le suc, après la rosée, comme un sabayon céleste »), créer des gestes inédits ou déterrer ceux qui sont enfouis depuis trop longtemps (« sculpter des mouvements nouveaux, retrouver d’anciennes danses qui mènent au réel »), constater l’ampleur de l’amour (« une caresse touche autant le visage que la main ») ou instiguer la souplesse de la création dans des domaines desquels elle est parfois exclue (« diagnostiquer des pathologies jamais rencontrées auparavant, en inventer les guérisons qui leur préexistent »). Véritable manifeste d’ancrage au monde, du geste je garde la mémoire chante le jeu et la joie, l’insuffle dans des lieux trop souvent frappés d’abus et bardés de rigueur, comme les écoles ou les palais de justice. « Prescrire comme seule prison celle d’actes poétiques », voici les mots qui devraient draper les murs carcéraux. Les différents religions quant à elle se regarderaient comme des sœurs, dont les temples, nommés cabanes, hébergeraient « tous les cœurs du monde » et verraient les plaques qui ornent leur entrée interverties chaque matin.
Nommer et être nommé sont des actes qui tiennent leur beauté de leur extension infinie (« l’aurore ceinte de nuages en grumeaux qui baptisent chaque jour chaque soir après le nom ton nom après ton nom mon nom et après ? »). Lorsque l’on écoute le monde et qu’on donne au nom « l’enclos de l’infini », on entrevoit la joie de lui apposer des catégories subtiles :
j’apprends des aubes claires
que le chemin le plus court
entre l’humain et son ombre de lumière
réside dans sa capacité à ouïr sourdre
dans le silence
les pépiements indistincts que font certaines étoiles
avant que le jour
vraiment ne se lève
certaines pulsent
rythmes millénaires
réguliers comme des battements de cils
d’un géant tapi
dans le noir des interstices
d’autres sortent des sons tellement aigus
qu’il nous faut les transformer
à coups de technologies savantes
pour seulement les deviner
d’autres encore font un bruit lourd
qui réveille cela qui en nous encore sommeille
comme tambour qui tombe et qui tombe
qui assène comme seule vérité
celle du son premier
Continuellement, les différents passages d’un état ou d’un lieu à un autre sont examinés. Les « wow » d’un enfant, à la lecture d’une histoire, se font « perles de nuit » puis sa respiration régulière révèle son potentiel poétique. David Giannoni laisse entrevoir, par des vers énigmatiques (« le chant de la transe est ce qui nous permet d’entrevoir ce qui du chameau peut passer à travers le chas de la plus fine des aiguilles »), l’existence d’autres mondes, le nôtre n’étant qu’un lieu de passage. Et là-bas, l’amour se décuple (« le cœur se déploie se remplit la coupe qui donne à boire à celle ou celui qui n’a plus soif d’ici mais déjà de l’eau du ciel »). Point d’ancrage de ces mondes, le recueil offre coutures à ces espaces disjoints (« et nous voilà à être à la fois de l’autre côté et ici »).
Quoi de mieux enfin que de percevoir, au détour d’une page, la lumière d’un autre basculement, héritage poétique en filigrane. Si l’on modifiait la typographie de certains vers de David Giannoni, ils s’inscriraient dans l’iconique lignée belge des tracts surréalistes de Paul Nougé (La publicité transfigurée) :
le rêve
ne trompe pas
il rend le chemin
plus clair
Fanny Lamby
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