Écrire depuis le seuil

Muriel CLAUDE, Con­ver­sa­tions de la porte, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2025, 140 p., 18 €, ISBN : 9782363084194

claude conversations de la porteFrangée de silence, l’écriture se dépose depuis un lieu qui brille comme une retraite. L’écriture devient l’officiante d’un seuil, un espace de clô­ture qui ouvre sur l’ailleurs. Ce que le réc­it accom­plit con­sone avec le monde fer­mé, feu­tré des moni­ales d’une abbaye cis­ter­ci­enne dans les Ardennes, dans laque­lle, sai­son après sai­son, la nar­ra­trice séjourne avant de regag­n­er le monde. Pourquoi entr­er en tant que vis­i­teuse dans cette com­mu­nauté religieuse qui, dense comme la forêt qui l’entoure, vit à l’écart du monde tem­porel, séculi­er? Pourquoi repar­tir, y revenir ? L’expérience que Muriel Claude délivre épouse une atten­tion poé­tique à tout ce qui fait signe d’un pas­sage entre le dedans et le dehors, entre le sacré et le quo­ti­di­en. Au cœur du fam­i­li­er, de la cathé­drale de la nature, des ruis­seaux, du vol des hiron­delles, de l’éclosion des fleurs,  au cœur du rythme des saisons, résonne la prière du vivant dont Muriel Claude nous ramène des bou­quets de sen­sa­tions, de visions. Que ren­con­tre-t-on lorsqu’on se voue à l’exploration du seuil, que ce soit la clô­ture du monastère ou celle de la librairie où tra­vaille la nar­ra­trice ?

Quand je suis dev­enue libraire, je suis entrée en librairie et j’y ai retrou­vé la clô­ture. Celle que fran­chit chaque lecteur qui pousse la porte, celle qui pro­tège le libraire de chaque lecteur qui pousse la porte.
Partout dans l’abbaye, cer­tains chemins sont bar­rés par cette inscrip­tion : clô­ture. 

Que vient-on chercher dans une hôtel­lerie vouée à Dieu, scan­dée par les son­ner­ies des cloches annonçant les heures canon­iales de la prière, les Vig­iles, les Laudes, les Tierces, la None, les Vêpres et les Com­plies ? Con­ver­sa­tions de la porte inter­roge dans une langue épurée, économe, à fleur de silence, les échos entre la beauté du règne ani­mal, végé­tal, minéral et la quête d’états de grâce, d’absorption dans l’intimité de la vie. La voie des ike­bana, celles de la lec­ture, de la lec­tio, de l’isolement, de la célébra­tion des cygnes, des hérons, des mag­no­lias enga­gent le lecteur dans une con­tem­pla­tion allégée du super­flu, débar­rassée de la frénésie du monde actuel. Auréolé d’une mag­nif­i­cence tout en retenue, à la lisière du mys­tique et de l’enfance, ryth­mé par les dates (mois de retraite et liturgie des heures monacales), ce texte per­forme un mou­ve­ment vers l’essence, vers un vide qui touche l’énigme de l’être.  

Les chants des religieuses comme pouls de l’existence, la ren­con­tre avec le renard, les recueille­ments dans les bois, les icônes de la Vierge, la répar­ti­tion stricte des lieux (jardin, cham­bre, réfec­toire…) s’enroulent autour d’un ques­tion­nement sur la poly­sémie de la clô­ture, à la fois ce qui pro­tège et ce qui ouvre à l’inconnu, ce qui enferme et ce qui libère.

Le drame qui sec­ouera la com­mu­nauté se col­ore des gestes de l’adieu que lui adresse la femme. La nuit se referme sur le monastère, sur les Sœurs, sur l’exil. La pluie dilu­vi­enne, les eaux de la riv­ière débor­dant de son lit métapho­risent, accom­pa­g­nent la débâ­cle qui frappe le lieu con­ventuel. Pho­tographe, Muriel Claude con­stru­it son réc­it sous l’angle d’un œil atten­tif aux brumes, au trem­blé, à l’érosion des formes, à leur état entre appari­tion et dis­si­pa­tion. Adossée à la solid­ité des pier­res sécu­laires de l’abbaye, l’écriture élit la vue de ce qui se dérobe, le bat­te­ment entre ombre et lumière. Le Salve Regi­na, la pas­sion des jumelles, d’une vision autre qu’elles pro­curent, les écrits de Cristi­na Cam­po, de Joris-Karl Huys­mans, de Georges Duby et Michelle Per­rot for­ment un voy­age intérieur dont Muriel Claude égrène les étapes.

Véronique Bergen