« Le cahier volé », histoire en quête et enquête d’histoire

Tris­tan LEDOUX, Un accent de vérité, Chant des voyelles, 2025, 221 p., 20 €, ISBN : 978–2‑490580–20‑0

ledoux un accent de véritéUn accent de vérité s’ouvre sur une perte, un manque d’où émerge alors le désir. Désir de recon­stituer l’œuvre écrite par le nar­ra­teur dans ce cahi­er égaré, de retrou­ver les fils nar­rat­ifs, tan­tôt noués autour d’une cein­ture ou pelo­ton­nés à une jupe portée par l’être aimé et abîmé. Tan­dis que l’oubli a fait som­br­er les ten­ants et aboutis­sants de l’histoire con­signée, l’écrivain se lance, dans une sorte de fuite en avant, dans son irré­press­ible quête. Des motifs du réc­it dis­paru sur­gis­sent dès lors dans le réel, des crises hal­lu­ci­na­toires étof­fent le tis­su nar­ratif, l’enquêteur se livre à la resti­tu­tion des gestes d’écriture, scrute les artic­u­la­tions tapies çà et là, un trom­binoscope de per­son­nages défile dans ses rêves, l’un d’eux jail­lit des eaux pro­fondes et le plonge dans le jeu abyssal de la réal­ité et de la fic­tion.  

Les indices s’enchevêtrent, les pistes se mul­ti­plient, les per­son­nages se dis­tinguent et les doutes s’immiscent. Le cou­ple s’effrite, le char­i­ot de l’amour cahote, l’amitié part à vau‑l’eau, le fils devient bar­bare en rut sur des airs de Diana Ross et de Ste­vie Won­der. Mais tout cela a‑t-il vrai­ment eu lieu ?

Au fil de pages, se déploie la recon­sti­tu­tion d’une his­toire per­due, la pour­suite du cahi­er dans lequel un réc­it impos­si­ble à se remé­mor­er a pour­tant bel et bien été grif­fon­né, pen­sé, organ­isé, rédigé par ce racon­teur d’histoire n’ayant de cesse de son­der ce manque qui « creuse en [lui] de pro­fondes galeries qui ne mènent nulle part ». Les lignes du cahi­er désiré devi­en­nent des lignes de fuite, super­posent imag­i­naire et réel, plon­gent le lec­torat de l’autre côté du miroir, le per­dent dans strates de rêve et de réal­ité qui le ques­tion­nent, irré­press­ible­ment, sur son pacte de lec­ture.

Les per­son­nages se sen­tent pris en porte-à-faux, pren­nent la fuite, s’insurgent, cla­ment le fac­tice et font enten­dre leurs voix pour sor­tir de la fan­tas­magorie de l’écrivain :

Le fait est qu’il nous a pris en otages, réqui­si­tion­nés, mobil­isés, réi­fiés sans appel. Or, nous avions une autre his­toire à con­stru­ire, une ver­sion très dif­férente de son his­toire à lui, où nous étions soumis pieds et poings liés au grand man­i­tou d’un délire en bonne et due forme. Nous en extraire était devenu la pri­or­ité des pri­or­ités. Notre lib­erté exigeait que nous quit­tions le régime de fou qui lui fai­sait dire à tout bout de champ, sans dis­cus­sion, que dans les his­toires qu’on racon­te tout est per­mis.

Pour Muriel, l’épouse, Astrid et Olivi­er, le cou­ple d’amis, Mazu, l’expert juriste des eaux trou­bles, Max, le fils du con­teur, et Julie, le suc­cube, il con­vient, pour rétablir le fin mot de l’histoire, de « se sauver des griffes du scri­bouil­lard ». Puisque, comme l’avait avancé le nar­ra­teur : « La fuite, tou­jours la fuite. Nous sommes tous des êtres de fuite, à des degrés divers […]. Quand nous ne fuyons pas les autres, nous nous fuyons nous-mêmes. »

Tris­tan Ledoux a, précédem­ment, pub­lié un recueil de réc­its (Impres­sions d’école, 2008, Bernard Gilson édi­teur) et deux recueils de nou­velles (Récidicules, 2020, et Le nan­ti et l’usurpateur, 2024, aux édi­tions Sans Escale), il signe aujourd’hui son pre­mier roman avec Un accent de vérité et, pour de vrai, affirme son tal­ent du maniement nar­ratif.

Sarah Bearelle