Luc DELLISSE, Le temps de l’écrivain, Impressions nouvelles, 2025, 192 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑39070–236‑8
Depuis quatre décennies au moins, Luc Dellisse s’est coiffé alternativement, grâce à une rigoureuse et imparable continuité d’écriture, de toutes les casquettes qu’il est permis d’emprunter (et de garder) lorsqu’on exerce le curieux métier d’écrivain : romancier, chroniqueur, essayiste, nouvelliste, poète, dramaturge, scénariste (de bande dessinée), enseignant (le cinéma notamment), conférencier, et même, depuis 2021, académicien, succédant à cette figure majeure et regrettée des lettres belges que fut Jacques De Decker.
Aussi n’est-il pas le plus mal positionné pour ouvrir une réflexion sur cette pratique, cette « étrange aventure », qui consiste à composer, produire, persister, et signer un ouvrage écrit. C’est l’objet de son nouvel essai Le temps de l’écrivain où, en une cinquantaine de chapitres, savamment dosés de quelques pages alertes et bien senties, nourries de ses expériences personnelles, il aborde bon nombre des mille et une interrogations que peut susciter le métier d’écrire – et le temps qu’on décide d’y consacrer. Disons-le de suite, ce livre joyeux contient toutes les qualités requises pour qui aime succomber à « ce vice impuni, la lecture » célébré par Valery Larbaud.
Car indirectement – mais pas involontairement –, c’est également le monde des lectrices et des lecteurs, celui du 21e siècle, dont Dellisse fait découvrir le grand jardin. Pour qui écrit-on ? Lit-on encore aujourd’hui ? À partir de quel âge ? Selon quels critères ? Sur papier ou sur tablette ? De la fiction, de la non-fiction, de l’autobiographie, ou du roman-roman (s’il existe) ? La poésie surpasse-t-elle le roman ? Pourquoi évoque-t-on sans cesse le déclin, voire le trépas lentement violent du livre ? Est-ce en raison, quel suspense, de l’obsolescence programmée des lecteurs ? Et d’ailleurs, comment s’orienter aujourd’hui face à l’abondance entretenue, au flux continu d’ouvrages qui, s’ils n’ont pas obtenu – par quelques fictifs secrets d’alcôves commerciales – l’une ou l’autre guirlande automnale, risquent au mieux d’exister le temps d’une rentrée littéraire, avant de finir au pilon ?
Si certains chapitres prêtent à sourire malicieusement avec l’auteur, d’autres peuvent être plus directement incisifs. Le monde de l’édition ou celui des haut-fonctionnaires se rejoignent : la valeur d’un livre ne tient qu’à son potentiel économique pour le premier, et à sa notoriété médiatique pour le second. Si Gallimard peut continuer d’afficher une cote appréciable auprès de certains lectorats, elle est aujourd’hui surestimée, estime Dellisse, car elle s’appuie encore sur des écrivains du 20e siècle, tels que Proust ou Céline, et bien peu sur la production romanesque du 21e. Lui-même rend hommage aux maisons qui l’éditent, « quelques éditeurs atypiques dont (il) admire le courage et les efforts (…) Par eux, grâce à eux, l’avenir demeure ouvert, à défaut d’être radieux. »
Mais alors, Dellisse écrivain, quel est-il ? Avec un sens avéré de l’ellipse et de l’humour à froid, l’essayiste place le focus sur quelques évidences, pour mieux célébrer par-delà l’esprit d’aventure – modeste – de cette quête du Graal qu’est l’écriture. Cependant, « l’idée de l’écrivain comme chevalier de la Table ronde, comme moine-soldat », tempère-t-il, « peut paraître un peu trop valorisante : il n’est pas bien établi qu’un écrivain soit courageux. Mais… » Il dresse ainsi de lui-même une ambition qu’il veut ordinaire, faite de multiples pratiques professionnelles, revendique le droit à la paresse – qui n’est ni l’assoupissement des émotions ni de l’intelligence –, et rappelle à bon escient que, comme beaucoup de ses confrères, il ne peut vivre de ses droits d’auteur. Par contre, et son enthousiasme ne faiblit pas, il peut vivre grâce à l’écriture, et grâce à ses lecteurs : « L’écriture a fourni le tempo pour donner une forme allègre à ma vie en somme chaotique, et pour évacuer jour après jour ce qui n’est pas souvenirs de bonheur. (…) À travers une poignée d’interviews, de radios, de studios, de signatures en librairie et de clubs de lecteurs, j’entre en contact avec quelques-uns de ces mystérieux voyageurs qui ont traversé mes pages comme un pays nouveau. Ils me rassurent sans le vouloir. »
Alain Delaunois