Belgiques à Bruxelles

Pas­cale FONTENEAU, Bel­giques. Brux­elles (faits divers), Ker, coll. « Bel­giques », 2025, 113 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87586–504‑5

fonteneau belgiquesPas­cale Fonte­neau rejoint la col­lec­tion « Bel­giques », qui atteint les trente-trois titres cet automne. Trente-trois titres, cela con­stitue un sacré cor­pus pour ten­ter de cern­er ce pays étrange qui est le nôtre. Née Française, Pas­cale Fonte­neau a choisi d’y assumer son ancrage brux­el­lois avec treize nou­velles qui tien­nent du fait divers, comme l’indique le sous-titre en qua­trième de cou­ver­ture. Elles se déroulent toutes dans la cap­i­tale européenne. Une unité de lieu qui aurait pu rem­plac­er le désor­mais clas­sique titre Bel­giques par Brux­elles !

Si Pas­cale Fonte­neau a une œuvre pro­lixe et s’est fait un nom dans la série noire de Gal­li­mard et d’autres maisons d’édition et col­lec­tions con­sacrées à ce genre, elle nous pro­pose dans Bel­giques des textes de fac­ture plus clas­sique. On y retrou­ve cepen­dant cette petite touche d’humour décalé qui la car­ac­térise et qui sur­git sou­vent au détour d’une phrase, par exem­ple en jouant abon­dam­ment des par­en­thès­es ou en con­clu­ant sans pré­ten­tion sur une réflex­ion méta­physique.

Comme l’illustration de cou­ver­ture qui reprend la forme du pen­tagone et rap­pelle les boules de l’Atomium, les réc­its, des faits divers donc, nous baladent de Molen­beek à Water­mael-Boits­fort et de Woluwe à Jette, en pas­sant par le cen­tre-ville. Chaque étape de cet itinéraire pour­rait être qual­i­fiée de sta­tion, tant les trans­ports publics sont une autre con­stante de ce recueil, l’occasion de dénon­cer « la mau­vaise ges­tion de la mobil­ité dans la cap­i­tale (un incon­tourn­able) », comme en fera l’expérience un cou­ple parisien lors d’une aven­ture rocam­bo­lesque dont on fini­ra par douter de la vérac­ité. Ce cir­cuit passe par l’évocation nos­tal­gique du tram 90 des années 1980, le bus 63 et l’abonnement gra­tu­it, la sta­tion Botanique où un acci­dent de métro va débouch­er sur un acci­dent de la vie, ou encore le tram 81 dans la nou­velle qui porte ce titre et où l’on apprend le lien qui existe entre la grandeur des lits et la longévité des cou­ples ! Exem­ple par­mi d’autres de l’humour de la nou­vel­liste. À cet égard, on remet la palme au titre du pre­mier texte, Angèle s’est mise à chanter !, qui cache un quipro­quo irré­sistible. Réal­ité ou fic­tion, la ques­tion se posera tout au long de ce livre dont les réc­its ren­ver­raient à des faits divers : sont-ils sor­tis de l’imaginaire de Pas­cale Fonte­neau ou de coupures de presse ?

L’écrivaine manie égale­ment avec brio l’art du por­trait comme celui de cet ex-mil­i­aire, céli­bataire, pro­prié­taire d’un incon­tourn­able zin­neke (nous sommes à Brux­elles quand même) bap­tisé du nom du supérieur hiérar­chique du pro­tag­o­niste. Ce dernier va être con­fron­té à une décou­verte qui reflète l’incommensurable soli­tude dans les grandes villes. L’air de rien, ces nou­velles cro­quent la vie comme elle va et il s’en dégage de petites philoso­phies, glis­sant du par­ti­c­uli­er au général, dans les phras­es qui les ponctuent :

« … la vie n’a pas tou­jours besoin d’être inutile­ment com­pliquée. Autant le savoir. » 

« … on rap­pellera (s’il le fal­lait) que dans une société dom­inée par l’argent, non seule­ment ce qui est gra­tu­it n’est jamais dés­in­téressé, mais que cela peut même coûter très cher. Le temps des cadeaux Bonux est en effet à jamais révolu. Hélas. » 

« Sans fic­tion, il ne reste en effet que la réal­ité, et la réal­ité est par­fois telle­ment moche qu’on préfère inven­ter autre chose. Avec rai­son. » ;

« … con­traire­ment à ce que pensent cer­tains, l’Europe peut être aus­si sauvage­ment roman­tique. On l’oublie trop sou­vent. » 

« Autant de preuves que la mémoire de cette ville se mélange à la sienne. Autant de preuves, surtout, du temps qui passe, une vérité qui mérite d’être sans cesse rap­pelée. Où que l’on soit. »

Et Bel­giques. Brux­elles (faits divers) se ter­mine sur une nou­velle d’une page où « Pour le prix d’un tick­et de métro, cha­cun pou­vait vivre une expéri­ence sur­réal­iste (qui, ici, n’est pas qu’une fig­ure de style) » et se ter­mine sur ce con­stat : « Que le monde est ren­tré dans le rang et que la fan­taisie peine à exis­ter. Tristesse. » Comme quoi un fait divers peut nous amen­er bien loin. À Brux­elles ou ailleurs.

Michel Tor­rekens

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