Aliénor DEBROCQ, Slash, Onlit, 2025, 144 p., 17,50 €, ISBN : 9782875601766
Les femmes, leur féminité et leur intimité, la puissance de leur corps et de leurs pulsions fiévreuses, leur identité dans un monde taillé pour les hommes et leur volonté d’émancipation féministe, habitent l’œuvre d’Aliénor Debrocq telle qu’elle se présente à ce jour. C’était le cas dans Cent jours sans Lily (Onlit) et Maison miroir (Rouergue). Ça l’est, et d’une manière encore plus viscérale, dans le roman publié cette année, Slash (Onlit).
Journaliste et professeure de littérature contemporaine, romancière, poétesse et dramaturge, Aliénor Debrocq prête attention aux démarches littéraires et constructions narratives inédites. Elle établit de la sorte un pacte d’écriture — et donc de lecture — avec son lectorat. Ce fut le cas avec Cent jours sans Lily, son précédent livre chez Onlit, où les cent jours du titre se déclinaient en cent chapitres numérotés. Des chapitres courts d’environ deux pages car la narratrice s’est fixé un défi qui intègre son pacte narratif : rédiger deux mille signes, espaces compris, par jour. Pour Slash, l’autrice opte pour un autre dispositif. Le roman se déroule en de courtes phrases syncopées, avec des césures et des ruptures de tempo, dans une disposition plus verticale qu’horizontale, qui confère au texte un rythme particulier qui devrait bien se prêter à une mise en voix. Le tutoiement est également à l’œuvre, par lequel la narratrice crée une distance avec elle-même ainsi qu’une proximité avec le lecteur, la lectrice. Polygraphe, Aliénor Debrocq publie également ces jours-ci Nos utopies (CFC / ICA), où elle met en avant d’autres manières d’habiter le monde en relayant les réflexions d’une génération d’architectes en formation à l’UCLouvain, génération engagée face aux urgences de notre époque. Ou comment l’architecture se révèle politique.
Après ces préliminaires, il est temps d’entrer dans le vif du sujet abordé dans Slash qui met en scène la quête de liberté et de vérité d’une femme dans ses manières de vivre la sexualité, le couple et l’amour… Elle nous offre de la sorte un roman d’apprentissage, d’apprentissages même, de l’enfance à l’affirmation de soi, en passant par les premiers émois, les doutes, les violences subies. Le récit se déroule (et le terme colle bien à cette écriture) de manière chronologique, s’arrêtant à différents âges :
être rousse à l’école face aux autres et leurs quolibets,
Rousse,
Larousse,
Le dictionnaire !
et le désir d’être la première, aimée déjà par la maitresse.
La découverte de la masturbation à 13 ans,
tandis que dans le livre, rien qui concerne
le clitoris, non rien
Les poupées Ken et Barbie comme exutoires au désir,
Tu les fais se chevaucher
Ensemble, femmes slash
hommes slash
gros mélange slash
partouze
(Mais tu ne connais pas ce mot)
Les évolutions sexuelles, les fellations, les premières fois, la pilule, la levrette, la peur du moindre faux pas, une relation secrète et intense à 24 ans,
Deux fois ton âge
Le crâne lisse et la queue raide
Tu cherches à te consoler
du rendez-vous manqué avec ton père
Une thèse universitaire (Contribution à l’histoire des représentations. Le Surréalisme-Révolutionnaire et la violence symbolique) qui rappelle celle défendue par l’autrice herself,
l’entrée dans la vie professionnelle qui pose et apaise à 27 ans,
les désillusions d’une vie rangée et leurs conséquences,
Déréalisations slash
dépersonnalisation slash
trouble anxieux généralisé
la précarité d’une vie en free lance et les risques de manipulations et d’abus liés à celle-ci,
la rencontre du futur père à 28 ans,
et dix ans de maternité, de domesticité, de charge mentale, de formatage, d’injonctions et de restrictions,
la mort d’une amie à 30 ans,
les coups et les questions à 34,
la psychothérapie,
et, à 35 ans, la découverte du « sexe cosmique dont l’on garde le secret pour soi, sans en parler aux copines »,
et, à 40 ans, raconter.
Rien n’est libre de honte
Rien n’est sans culpabilité
Et tu n’as pas de solution
Pourtant c’est aujourd’hui
C’est maintenant
Tout cela est balancé dans une langue vive, un vocabulaire explicite (gicler, queue, croupe, sperme, semence, avaler, experte du cul, etc.) sans être cru, qui met en scène le corps comme terrain de lutte, de plaisir et d’émancipation.
Michel Torrekens